QUE FAIRE LE 10 AVRIL ?

QUE FAIRE LE 10 AVRIL ?

Nous recevons de nombreuses questions et commentaires sur l’actualitĂ© Ă©lectorale, nous demandant de prendre parti dans la campagne. Alors que faire ? PrĂ©cisons d’abord que nous sommes un mĂ©dia, pas un parti politique. Nous ne donnerons pas de consignes de vote : chacun est assez intelligent pour construire ses choix. Ensuite, nous ne chercherons pas Ă  culpabiliser qui que ce soit : nous refusons l’injonction insupportable au «devoir Ă©lectoral» une fois tous les 5 ans, mais aussi le discours classique «anti-vote» stĂ©rile s’il ne s’accompagne pas d’actes.

Ceci étant posé, quelques réflexions avant le Premier Tour :

Nous sommes dans une configuration inédite.

Les grands partis qui structuraient la vie politique française, le PS et Les RĂ©publicains/UMP, sont morts pour de bon, et personne ne les regrettera. Et avec eux, l’Ă©quilibre gauche droite telle qu’on le connaissait depuis des dĂ©cennies, rĂ©parti autour de 50% de chaque cĂ´tĂ©. Ă€ prĂ©sent, le rapport de force est un tiers/un tiers /un tiers. Le bloc fasciste culmine Ă  plus de 30%, toujours plus violent, toujours plus Ă©tendu, toujours plus banalisĂ© par les mĂ©dias. Le bloc bourgeois, autour d’un prĂ©sident autocrate qui veut ĂŞtre rĂ©Ă©lu sans le moindre dĂ©bat ni la moindre confrontation, et qui n’a organisĂ© qu’un show de tĂ©lĂ©vangĂ©liste, est en-dessous des 30%. Un niveau ahurissant, Ă©tant donnĂ© son programme de guerre totale. Ce qui restait du Parti Socialiste a Ă©tĂ© absorbĂ© par le Macronisme, et compose ses forces vives, alors mĂŞme que le PrĂ©sident a gouvernĂ© sur une ligne d’extrĂŞme droite. Enfin, la «gauche» au sens large est un peu sous les 30% des intentions de vote, en ordre dispersĂ©. Tout cela sur fond d’abstention de masse de la jeunesse et des plus prĂ©caires. Pour la première fois depuis l’Occupation, l’extrĂŞme droite est aux portes du pouvoir : en cas de second tour face Ă  Macron, elle peut rĂ©ellement l’emporter Ă©tant donnĂ© la dĂ©testation lĂ©gitime du prĂ©sident par une grande majoritĂ© de la population. Les alarmes que nous tirons sans relâche depuis 10 ans sont dĂ©sormais des hypothèses crĂ©dibles.

«Ni Dieu ni César ni tribun».

Comment rĂ©agir dans ce cauchemar Ă©lectoral ? Notre mĂ©dia est au service des luttes, et nous n’avons jamais cru qu’une Ă©lection pouvait transformer rĂ©ellement la sociĂ©tĂ© ni l’ordre des choses. L’histoire nous montre que les avancĂ©es sont toujours arrachĂ©es par la mobilisation, la rĂ©volte, la grève, le blocage. D’ailleurs, le seul moment qui a vraiment fait vaciller le gouvernement Macron a Ă©tĂ© le soulèvement fabuleux des Gilets Jaunes dĂ©but dĂ©cembre 2018. Ă€ cet instant dĂ©cisif, il s’en est fallu de très peu – un appel Ă  la grève par exemple, refusĂ© par les syndicats Ă  l’Ă©poque – pour obtenir de larges concessions du pouvoir. De mĂŞme, seules les ZAD et autres luttes de territoire auront arrachĂ© des victoires Ă©cologiques ces 10 dernières annĂ©es, alors que l’urgence est lĂ .

L’option MĂ©lenchon.

Signe du pourrissement avancĂ© de la RĂ©publique française, un seul candidat a vraiment menĂ© campagne, prĂ©parĂ© un programme, suscitĂ© un enthousiasme : celui de l’Union Populaire. Le tandem Macron/Le Pen n’a mĂŞme pas pris la peine d’organiser quoi que ce soit : les mĂ©dias des milliardaires se chargent de les propulser au second tour. Soyons clairs : MĂ©lenchon n’est pas un rĂ©volutionnaire ni un anticapitaliste. Il propose un projet social-dĂ©mocrate, au sens rĂ©el du terme – une meilleure rĂ©partition des richesses et des dĂ©libĂ©rations politiques. C’est un programme Keynesien, de relance Ă©conomique, qui devrait ĂŞtre considĂ©rĂ© de centre-gauche si l’Ă©chiquier politique français n’avait pas Ă©tĂ© extrĂŞme droitisĂ©. Ces dernières annĂ©es, le candidat a beaucoup Ă©voluĂ© sur la question de la police. Positivement : MĂ©lenchon Ă©tait menacĂ© par les syndicats policiers pendant que les responsables PS, PCF et EELV allaient Ă  leurs manifestations. Il a aussi tenu la ligne contre le racisme et l’islamophobie, alors que tous les autres candidats «de gauche» se soumettaient Ă  la doxa rĂ©actionnaire. Sur le Pass Sanitaire, seuls les Ă©lus de la France Insoumise sont montĂ©s au crĂ©neau, en plein dĂ©sert. Ce sont aussi les seuls dans le jeu parlementaire Ă  ne pas se rĂ©signer Ă  l’apocalypse climatique. C’est le minimum, oui. C’est maigre. Mais mĂŞme ce minimum n’est plus assurĂ© depuis longtemps par les autres partis de gauche. Dans tous les cas, mĂŞme si l’Union Populaire Ă©tait Ă©lue, il faudrait lutter, lui imposer des contre pouvoirs.

Une question de débat public.

Mais sommes-nous prĂŞts Ă  subir deux semaines de propagande fasciste intensive dans l’entre-deux tours plutĂ´t que des dĂ©bats sur les retraites, les libertĂ©s ou l’Ă©ducation ? Qui peut nier que l’Ă©limination de Le Pen ou de Macron du second tour donnerait de l’oxygène dans cette pĂ©riode Ă©touffante ? Une candidature sociale-dĂ©mocrate est-elle plus dangereuse pour notre camp social que des factions radicalisĂ©es qui annoncent ouvertement vouloir nous anĂ©antir dès les prochains mois ? La position de cette «gauche» pathĂ©tique, celle qui n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  «faire barrage» depuis 20 ans, y compris en votant Chirac, Hollande ou Macron, mais a peur de MĂ©lenchon parce qu’il parle fort est incomprĂ©hensible. Ces gens sont les idiots utiles du fascisme.

Un pouvoir sans limite.

Si Macron repasse, et c’est ce qui risque malheureusement de se produire, il n’aura plus aucune limite. Il va nous massacrer. RĂ©Ă©lu malgrĂ© tous les scandales, toute la rĂ©pression, toutes les attaques qu’il a menĂ©, ce pervers aura un sentiment de toute puissance absolue. Avec un «super-gouvernement» d’union, dĂ©jĂ  programmĂ© entre Macron et Sarkozy, toute opposition sera menacĂ©e de dissolution. Toute mobilisation Ă©crasĂ©e sans pitiĂ©. Tout ce qui reste de droits sociaux pulvĂ©risĂ©s. Et qui peut ĂŞtre indiffĂ©rent face Ă  la menace fasciste ? Le Pen au pouvoir c’est la mĂŞme chose, en pire. Bien pire mĂŞme, pour les millions de personnes non blanches de ce pays.


Prévoir en stratège.


Pour nous, le vote est un geste politique mineur, parmi des dizaines d’autres. Se rĂ©unir, manifester, peindre dans la rue, occuper un bâtiment, monter une barricade, rĂ©sister Ă  un patron, faire grève, faire vivre une ZAD, distribuer des repas, casser une banque ou bloquer un rond-point sont des gestes politiques bien plus importants qu’un bulletin dans une urne. Ils ont mĂŞme plus d’impact immĂ©diat sur vos vies qu’aller dans un isoloir. Si tout le monde s’organise politiquement : il n’y a plus besoin de gouvernement, et nous devenons ingouvernables. En attendant, fĂ©tichiser le vote est une impasse, le rejeter par principe aussi : le vote n’est ni la solution ultime, ni le principal problème. Ce qui compte, c’est tout ce qui se joue Ă  cĂ´tĂ©. Dans quelques jours, il est possible de considĂ©rer le vote comme un acte purement stratĂ©gique sans se «compromettre». Vous pouvez aussi, bien sĂ»r, boycotter ce scrutin. Mais la posture abstentionniste qui ne s’accompagne pas d’actes rĂ©els pour renverser l’existant est une impasse.

Alors le 10 avril, votez ou ne votez pas, mais surtout, organisez-vous, prenez parti. Quelle que soit la configuration, s’organiser est vital pour tenir bon dans la tempĂŞte qui vient. Ne serait-ce que pour se dĂ©fendre face aux inĂ©vitables attaques de l’extrĂŞme droite et du bloc nĂ©olibĂ©ral.