Témoignage sur une mascarade judiciaire

«Employer le mot génocide n’est pas neutre, c’est une arme politique. Ce n’est pas un diagnostic juridique établi par une juridiction internationale. Et la guerre des mots prépare la guerre contre les personnes». Ce sont les mots, gravissimes et mensongers, prononcés par le Premier ministre français devant le dîner du Crif le 19 février 2026. Ce dernier compte criminaliser par une loi l’antisionisme, et frapper d’inéligibilité les personnes condamnées. Cela veut dire que demain, si cette mesure était votée, quiconque dénoncerait le génocide à Gaza, serait non seulement réprimé, mais exclu du champ politique.
L’été dernier, dans sa grande hypocrisie, la France reconnaissait l’État de Palestine avec 70 ans de retard. Mais en parallèle, l’intensité de la répression des soutiens aux palestinien.ne.s exterminé.e.s n’a de cesse de grandir depuis 2023. Déjà, la Loi Yadan, débattue dans un contexte exécrable à l’Assemblée Nationale prétend «lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme», c’est à dire faire taire les mouvements de solidarités à la résistance palestinienne.
Dès le début de l’offensive génocidaire à Gaza, la nature de la répression des militants décoloniaux et contre le génocide à Gaza est donc multiple. Interdictions de manifester, dissolutions, procédures baillons, amendes et gardes à vue à répétions…
Pourtant déclarées inconstitutionnelles par le Conseil d’État dés octobre 2023, les interdictions systématiques de manifester se sont multipliées depuis 2 ans. Plusieurs milliers d’amendes à hauteur de 135 euros ont ainsi été dressées dès les premières semaines du génocide. Durant les deux premières semaines de février, des dizaines de manifestant.e.s ont été jugé.e.s devant les tribunaux pour leur engagement. Nous avons interrogé E., syndicaliste enseignante et membre du collectif Stop Arming Israël, qui vient de passer en procès.
Elle nous raconte : «le 14 octobre 2023, je me trouvais place de la République à Paris, pour exprimer mon soutien au peuple palestinien déjà atrocement massacré, et pour dénoncer une réalité mortifère que l’on cherchait déjà à invisibiliser».
Il faut rappeler que durant les six premiers jours de l’attaque israélienne sur Gaza, 6 000 bombes avaient déjà été larguées par Israël, plus que par les États-Unis en un an en Afghanistan et le double de ce qui fut employé par la coalition internationale contre l’État islamique sur un mois, en 2014. Pourtant, à l’époque, les médias déroulaient sans recul le narratif de Netanyahou et justifiaient la destruction de Gaza.
«À partir du 13 octobre, soit la veille de ce rassemblement, Israël entreprit une invasion terrestre de la bande de Gaza. À cette date, on comptait déjà des milliers de victimes à Gaza du fait de bombardements indiscriminés sur la population civile». E. décide donc de se munir d’une pancarte, et de déambuler avec quelques centaines de personnes dans Paris.
«Dès 15h, les forces de l’ordre, arrivées en nombre, procédèrent d’emblée à une sorte de nasse des manifestant.e.s présent.e.s et à une verbalisation systématique, sans rien dire ni informer de ce qui était en l’occurrence reproché aux personnes présentes. C’est donc dans ce contexte, que je me suis vue infliger une amende à 135€ pour participation à une manifestation interdite.»
Les amendes ont été utilisées de manière systématiques dans toute la France pour frapper les soutiens de la Palestine au portefeuille. Rien que ce jour là, à Paris, 752 amendes à 135€ ont été assénées, et 1.359 verbalisations au même tarif lors d’un autre rassemblement le 28 octobre.
E. ne compte pas en rester là : «une laborieuse procédure de contestation s’en est suivie, à coup de courriers, pour contester cette amende et demander à être reçue au tribunal de police. Après plus de deux ans de litige, me voilà donc convoquée ce 13 février 2026 au tribunal de police à Paris». Des dizaines d’autres personnes dans le même cas sont ainsi jugées.
Ce jour là, elle retrouve deux autres personnes poursuivies pour les mêmes faits. Leurs avocates demandent de joindre les dossiers, une demande rejetée sans discussion. Les juristes soulignent des erreurs de procédures, et rappellent surtout la décision du Conseil d’État qui déclarait dès le 19 octobre 2023 que les interdictions systématiques de manifestations sont inconstitutionnelles. Les amendes sont donc, en principe, illégales.
«Une des avocates fait aussi remarquer que la France a été plusieurs fois condamnée, notamment par la Cour européenne des droits de l’homme, pour la technique du nassage. Elle ajoute que ce schéma illégal de nasse porte atteinte à la liberté d’expression et à la liberté d’aller et venir » raconte E. Pourtant, le 28 octobre 2023, une nasse dure 5 heures sous la pluie. Une des manifestantes est verbalisée après l’heure officielle d’interdiction de la manifestation. Les irrégularités de ce type sont nombreuses, mais les décisions de la juge semblent déjà prises. «Ces procès ne sont qu’une vaste mascarade. La juge ne prend en considération aucune des remarques. Elle n’est là que pour entériner les décisions de Darmanin, Nuñez et consorts» déplore E. La juge ose déclarer durant l’audience qu’une «nasse protège les manifestants !». De qui ? De quoi ? D’eux-mêmes ? Nous ne le saurons pas. Mais des rires ont résonné dans la salle.
La première manifestante est déclarée coupable et doit payer une amende de 150 € plus 62 € de frais de procédure. E. subit le même sort. La troisième est dispensée d’amende, sans plus d’explications. Dans cette parodie de procès, les avocates n’étaient «là que pour donner l’apparence que les règles de droit sont respectées alors qu’il n’en est rien car nous avons en réalité affaire à un système de censure opératoire et à une poursuite des mécanismes de répression» mis en place en octobre 2023.
Quant à l’officier du ministère public, il répétait à voix basse et de façon mécanique : «l’infraction est caractérisée, je demande la condamnation». «Un hologramme ou un enregistrement préalable auraient aussi bien fait l’affaire. Il m’inspire presque de la pitié» raconte E.
«La France m’apparaît de plus en plus comme le pays des droits de l’homme à géométrie très variable, soit un pays qui d’un côté reconnaît, très tardivement, l’État de Palestine mais en mode chimère, tout en poursuivant, d’un autre côté et en même temps, de réprimer assidûment les
militant.e.s de la cause palestinienne et de fournir des armes à Israël, et ce sans discontinuer depuis octobre 2023» résume E. qui ne peut que constater le deux poids deux mesures.
Autre paradoxe: «La juge à laquelle j’ai eu affaire n’a eu de cesse de dire que sa juridiction n’était pas le lieu pour des prises de parole politiques, et nous a donc empêché d’expliquer notre démarche». Pourtant, cette «surdité abyssale de la juge à toutes les requêtes des avocates et son indéfectible soutien à Darmanin, Nuñez et consorts est on ne peut plus politiques !»
E. relativise, malgré l’injustice : «il ne s’agit que d’amendes et je sais personnellement que je suis privilégiée, j’ai la peau blanche pour commencer, un nom qui convient, un boulot …» Mais son sentiment est «un sentiment de révolte, pour tous ceux et toutes celles qui sont bien davantage réprimé.e.s et empêché.e.s. Je pense notamment à des procédures pour apologie de terrorisme, visant des personnes et des organisations, à l’UJFP, aux syndicalistes menacés de licenciement pour avoir apporté leur soutien à la Palestine, et bien sûr aux réfugié.e.s palestinien.ne.s» qui subissent la répression jusque sur notre territoire, et dont certains sont actuellement en prison.
Pas question de baisser les bras, E. en est certaine : «des citoyens, dans le monde entier, se sont levés contre un régime suprémaciste, raciste, colonialiste, et se lèveront encore et encore. Ce ne sont pas quelques amendes, même des milliers en l’occurrence, qui nous freinerons dans la lutte que nous menons, chacun.e à notre échelle, pour les palestinien.ne.s, pour la fin du génocide et pour la libération de toute la Palestine.»
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