
C’est une marée humaine qui a déferlé dans tout le pays ce jeudi 5 novembre : près de 1,6 million de personnes, plus de 250 manifestations en France, et des chiffres impressionnants annoncés par les syndicats : 350.000 à Paris, 150.000 à Marseille, 120.000 à Bordeaux, 100.000 à Lille, 80.000 à Toulouse, 55.000 à Lyon, 40.000 à Nantes, 35.000 à Rennes, 30.000 à Rouen, 28.600 à Grenoble, 26.000 à Caen et Strasbourg…
Dans les rues, c’est l’affluence la plus massive depuis le mouvement contre la réforme des retraites au printemps 2023. Et pourtant, cette déferlante accouche d’une vaguelette. Le gouvernement, qui n’arrivait plus à contenir le soulèvement incontrôlable de la jeunesse, et qui commençait même à lâcher du lest, montre déjà qu’il se moque éperdument de ces ballades, fussent-elles immenses. On peut déjà pronostiquer un rendez-vous bien sage entre «partenaires sociaux» à Matignon, des annonces creuses et une future autre «journée de mobilisation» isolée dans plusieurs semaines.
Le communiqué officiel de la CGT va dans ce sens, avec des formules telles que «la lutte sera poursuivie autant que nécessaire», mais sans annoncer ni même proposer de perspective, de blocage, ou autre initiative demain et dans les jours à venir pour «poursuivre» réellement le mouvement. La mobilisation doit être menée, selon le même communiqué, «dans l’unité syndicale interprofessionnelle la plus large possible». Pour les connaisseurs du langage bureaucratique, cela consiste à s’aligner sur les syndicats les plus à droite : la CFDT et UNSA, au nom de «l’unité», et surtout ne rien tenter d’ambitieux.
Voilà le paradoxe de cette journée, et ce qui était à craindre : c’était la plus forte mobilisation, en terme numérique, depuis la rentrée, mais la plus faible sur le plan politique, social, symbolique, et en terme de rapport de force.
Depuis fin septembre, les blocages lycéens sont débordants, inventifs, festifs, ils résistent à une répression terrible. Le 17 octobre était une journée insurrectionnelle : le temps suspendu, le pouvoir débordé, la fête, la révolte, pas de défilé défini, pas de parcours annoncé. Il y avait tout un peuple dans les rues : ceux qui ne manifestent jamais étaient là. Les quartiers populaires étaient là. Les Gilets jaunes aussi. Le 24 octobre et la journée d’Halloween n’étaient pas en reste, fournissant leur lot de coups d’éclats, de rires et de flammes.
Le contraste avec le 5 novembre est saisissant : c’est un retour à la routine du «peuple de gauche». Des parcours d’un point A à un point B. Une police qui contrôle la situation, et n’hésite pas à cogner avec une terrible violence contre quiconque tente de déborder. Des dislocations rapides par les organisateurs une fois arrivé à destination, laissant seules les foules qui voulaient tenir la rue plus longtemps que le trajet officiel. Peu de solidarité entre les premières lignes et le gros des cortèges, contrairement au 17 octobre, quand absolument tout le monde faisait bloc. Moins de personnes issues des quartiers populaires. Et surtout, moins de rage : le 17 octobre était conquérant, explosif, il avait la rage de vivre ; le 5 novembre est un retour aux vieilles formes de protestations qui ne fonctionnent plus depuis 20 ans.
Le souffle extraordinaire impulsé par la jeunesse depuis septembre ne peut pas et ne doit pas s’éteindre. En l’état, ce 5 novembre montre qu’il y a une immense capacité de mobilisation, mais il ne doit pas être un retour à l’ordre, ni un baroud d’honneur du mouvement. C’est donc à tous ceux et celles qui ne se résignent pas à retourner dans un quotidien de zombie, écrasés par une campagne présidentielle suffocante qui nous précipite vers le fascisme, de s’emparer de ce moment unique et inédit, pour maintenir la joie, la vie et l’insubordination qui font tant de bien depuis plus d’un mois.
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