Tir de grenade et mutilation : notre reportage au procès du CRS


Reportage dessiné : jour 1


Ce lundi 12 décembre au Tribunal de Paris, un procès hors du commun a lieu. Le procès aux Assises du policier Alexandre Mathieu, qui a éborgné en septembre 2016 le syndicaliste Laurent Théron à Paris le 15 septembre 2016. Ce jour là, en fin de manifestation, alors que la foule se dispersait tranquillement, un groupe de CRS a chargé violemment, et Alexandre Mathieu a jeté une grenade dite de “désencerclement” vers Laurent. Son œil a explosé sur le coup. 6 ans ont passé. Le tireur comparait devant une cour criminelle. Notre équipe de reporters est sur place, et vous livre un reportage dessiné par Ana Pich’.

Résumé du premier jour, sur trois.

La salle Voltaire du tribunal est couverte de dorures, lustres et boiseries, une fresque royaliste au dessus du box des prévenus… Dans un procès aux Assises, il y a un jury populaire. Le matin, les jurés sont tirés au sort dans une coupe contenant plusieurs noms par la présidente, puis ils prêtent serment. L’avocat du policier a le droit d’empêcher certains jurés d’être sélectionnés. Il récuse un juré qui porte un nom arabe. Par précaution sans doute.

Avant l’interruption de séance, les témoins des deux parties ont été cités à la barre et invités à quitter la salle en attendant de pouvoir déposer leur récit. Après avoir présenté les faits, accablants, la présidente du tribunal annonce une première pause de l’audience. Dans la salle, les gendarmes en faction réservent la plupart des places à d’autres policiers venus soutenir leur collègue, certains ont une allure inquiétante.

Du côté du tireur, l’avocat Laurent-Franck Liénard, un avocat militant, lié à l’extrême droite, pro-armes et auteur d’un guide destiné aux forces de l’ordre pour se défendre lorsqu’elles ont tiré.

La fin de matinée est consacrée au parcours du policier Alexandre Mathieu. On apprend qu’il a passé 20 ans à la BAC de nuit en banlieue parisienne. Selon lui pour “être utile” et “faire un métier social”, “être médiateur”. Il aurait dû faire carrière dans le soin ou l’aide sociale plutôt que de tirer des grenades… On apprend aussi son salaire : 2900 euros par mois. Pourtant, la télé nous répète que les policiers sont mal payés et manquent de moyens. On apprend enfin ses résultats au concours de police : 4,25/20. Il avait dû retenter l’année suivante.

Alexandre Mathieu voulait devenir CRS pour gagner un meilleur salaire, car il y a davantage de primes dans ces unités. C’est juste après son arrivée dans la compagnie qu’il éborgne Laurent.

L’après-midi, place aux enquêteurs de l’IGPN. Même avec toute la mauvaise volonté du monde, la police des polices est obligée de reconnaître que la version du policier mutileur ne tient pas la route. Il n’y avait aucune menace. Aucune raison de jeter une grenade.

Une vidéo montre la place de la République : quelques grappes éparses de personnes, en fin de manif. Pourtant les CRS chargent et Alexandre Mathieu lance, sans en avoir l’habilitation et en dehors de toute nécessité, une grenade en cloche qui arrache l’œil de Laurent. L’IGPN a tout fait pour trouver un quelconque motif justifiant ce geste, mais doit reconnaître qu’il n’y a rien.

L’avocat du policier, Liénard, insupporte même la présidente. Il prétend qu’il y avait des jets de projectiles incessants, l’IGPN dément. Il interroge, menaçant : «vous trouvez que vous avez bien fait votre travail ?» Les policiers dans le public grognent à propos de l’enquêteur «Ce n’est pas un collègue, c’est un bâtard». Liénard sort des photos sensées montrer la présence d’individus “hostiles”, justifiant le tir : cinq «black bloc» sur le côté de la place. Des images hors procédure. La présidente lui dit qu’il parle dans le vent.

L’avocat du policier tente même de faire croire que c’est un tir venu d’ailleurs, d’une autre compagnie, qui aurait touché Laurent. Une nouvelle fable jamais évoquée auparavant : la vidéo montre le tir de grenade qui blesse Laurent, incontestable. Tout est bon pour embrouiller les jurés. Guérilla judiciaire.

Un expert de la gendarmerie commente le tir en cloche, un geste interdit. Puis c’est le tour des témoins, notamment un travailleur de la RATP qui confirme que tout était calme au moment du tir de grenade. «Il ne le pouvait pas le louper» affirme le témoin à propos du CRS, qui prétend n’avoir pas vu de blessé ni de conséquence à son tir. Après la lecture de témoignages, la présidente clos la première journée d’audience, éprouvante.

La deuxième journée d’audience est racontée ici :