Racisme passé sous silence


À propos du meurtre raciste d’un jeune homme maghrébin à Lyon et de l’assassinat d’un père de famille par un néonazi à Dunkerque


En haut : l'étang où a été retrouvé le corps d'un jeune maghrébin victime de racisme près de Lyon.
En bas : la famille de Djamel, assassiné par un néonazi, manifeste pour réclamer la justice.

Le 6 janvier près de Lyon, des promeneurs ont découvert un corps sous une couche de glace, dans un étang gelé du Rhône. La victime est un jeune homme d’origine maghrébine, âgé de 20 ans. Depuis, une information judiciaire a été ouverte pour «meurtre commis en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion», après que le meurtrier présumé se soit rendu au commissariat. Ce dernier a 21 ans, et devrait être placé en détention provisoire. Pour le moment, le parquet n’a divulgué aucune autre information, et fait le choix d’une grande discrétion, contrairement à bien d’autres cas. On attend que CNews et consorts fassent tourner en boucle ce meurtre sur leur plateau. Seulement, cela ne les intéresse que dans les situations inverses, lorsqu’une personne non-blanche est l’accusée et non la victime.

La montée de l’extrême droite s’installe aussi par des silences, des omissions, des manières de regarder ailleurs. Cette affaire glaçante en rappelle une autre, aussi grave mais également passée inaperçue : l’assassinat de Djamel Bendjaballah par un néonazi il y a un an et demi. Le 31 août 2024, près de Dunkerque, ce père de famille d’origine maghrébine et éducateur était tué par un militant d’extrême droite nommé Jérôme Decofour. Ce dernier avait écrasé Djamel volontairement à deux reprises avec sa voiture, devant sa fille de 9 ans, sa compagne Vanessa et les deux enfants de cette dernière. Les médias préféraient parler à l’époque d’une «rivalité amoureuse qui aurait mal tourné», puisque le tueur était l’ex-compagnon de la compagne de Djamel, et mettre sous le tapis le caractère haineux du meurtre.

Pourtant, les proches de la victime ont tout fait pour faire reconnaître le racisme de ce crime. Sa sœur Nadia explique : «Tout de suite Vanessa me dit que c’est raciste, vraiment dans les premiers mots de la conversation, alors qu’on pleurait toutes les deux». Bien entendu, la justice refuse de retenir cette dimension. Cachez ce racisme que je ne saurais voir, telle est la devise d’une justice engluée dans son racisme systémique. D’ailleurs, ni la police ni la justice n’avaient pris la peine de prévenir la famille endeuillée, ni de les accompagner d’une quelconque manière. «On a le sentiment d’avoir été baladés, maltraités même» explique sa sœur.

Les éléments puants de racisme abondent dans cette histoire. Il a fallu la sortie d’un reportage, un an après les faits, pour les remettre sur le devant de la scène médiatique. Quelques jours après sa mort, la mère de Djamel Bendjaballah découvrait notamment que son fils avait porté plainte pas moins de trois fois contre le meurtrier, en retrouvant les documents chez lui. Dans ces plaintes, elle découvre ce qu’il leur avait caché : depuis deux ans, le meurtrier néonazi multipliait les injures racistes, l’appelant «bougnoule» ou «sarrasin». On peut lire dans une de ses plaintes déposées : «Je tiens à vous dire que monsieur se renseigne sur ma fille, âgée de 8 ans. Il a déjà envoyé des messages à ma compagne en citant le village où elle réside. Je suis inquiet vis-à-vis de cette personne. Car je sais par madame qu’il possède des armes à feu. Je n’en peux plus de ces provocations incessantes. J’aimerais retrouver ma tranquillité. Et surtout, qu’il évite de mettre ses enfants dans ces délires de racistes». Par pure malfaisance, le néonazi «offrait» à ses enfants des saucissons de porc sur lesquels il écrivait «halal», ou encore des cochons en chocolat pour Pâques.

Le tueur était en outre membre d’une milice raciste nommée «Brigade Française Patriote». Sur la page Facebook du groupe, il multipliait les publications racistes et islamophobes. «Il sortait qu’il fallait apprendre à résister, à repousser les Arabes qui voudraient nous envahir. Il voulait endoctriner des gens pour se préparer à l’impensable» explique un ancien membre. Les trois plaintes déposées par Djamel sont restées lettres mortes.

Le racisme systémique de la police et de la justice sont tout aussi responsables que Jérôme Decofour de la mort de Djamel. La police n’avait réalisé aucune perquisition suite aux appels à l’aide. Si elle l’avait fait, elle aurait notamment pu se rendre compte que l’homme détenait pas moins de 12 armes, grenades, munitions. Dans l’une de ses dépositions, Djamel expliquait pourtant : «Je suis inquiet car je sais que [Jérôme Décofour] possède des armes à feu». Lors de son interrogatoire après dépôt d’une des plaintes, le tueur avait raconté qu’il ne possédait que des répliques d’armes. La police s’en était contentée : croire sur parole un militant d’extrême droite lui suffisait.

Il faudra donc attendre la mort de Djamel pour que la police perquisitionne son domicile et trouve ces armes, bien réelles. Des démineurs devront même intervenir pour neutraliser deux obus. Son ex-compagne explique : «Il recevait des colis, des armes, un gilet pare-balles. Il se préparait à la lutte armée, comme si ça allait être la fin du monde». Il avait d’ailleurs passé un an dans l’armée, où son amour des armes avait commencé. Alliant la misogynie au racisme, comme souvent, il était également violent envers ses compagnes : une main courante avait été déposée contre lui à l’été 2024.

Ainsi, tous les éléments étaient réunis pour anticiper le passage à l’acte de ce criminel d’extrême droite. Mais le mépris de la police l’a tué. Et aujourd’hui, en refusant de reconnaître le caractère haineux de ce meurtre, le racisme de l’institution continue de salir la mémoire de la victime. Le combat de la famille Bendjaballah continue, car si le caractère raciste était retenu, il encourrait la réclusion à perpétuité.

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