«Méritocratie» et héritage, un système qui pourrit de l’intérieur

Tandis que les dynasties d’ultra-riches aux noms désormais bien connus – Arnault, Dassault, Bolloré – continuent de s’enrichir en s’accaparant nos ressources collectives et nos avenirs, la France s’enfonce dans un système faussement méritocratique où le meilleur moyen de devenir riche est désormais d’hériter. Depuis 2025, la majorité du patrimoine acquis au cours d’une vie provient de l’héritage, et non plus du travail. L’héritage donc, et ça n’a rien de nouveau, aggrave aujourd’hui les inégalités de classes dans des proportions jamais vues depuis la Révolution industrielle.
Les experts parlent du «plus grand transfert de richesse de l’histoire». Dans les décennies à venir, les baby-boomers, qui ont pu profiter du contexte propice des Trente Glorieuses, mourront. Et avec eux, des quantités astronomiques d’argent, essentiellement sous forme de biens immobiliers, passeront aux mains de leurs descendant·es. Le chiffre donne le vertige : entre aujourd’hui et l’année 2040, ce sont 9.000 milliards d’euros qui seront transmis. Le même phénomène se retrouve dans l’ensemble des économies occidentales, et a de quoi questionner le modèle de société que nous souhaitons laisser aux générations futures. À rebours du mythe du «self made man», nos sociétés déjà inégalitaires redeviennent des sociétés d’héritiers comme au XIXème siècle.
Le système capitaliste est pourtant fondé sur le fantasme du mérite. «Quand on veut, on peut» fanfaronnent les néo-libéraux, ou encore «je me suis fait tout seul», dans la bouche d’entrepreneurs richissimes. Ce vaste système nie royalement les injustices de classes, de races et de genres. Alors que, selon un sondage, le «mérite» se hisse à la 5ème position des valeurs préférées des français – après la liberté, l’égalité la fraternité, la solidarité – le travail n’est même plus une méthode efficace pour se hisser au sommet de la pyramide.
La formule est bien rodée. Il suffit de mettre sous le tapis les pistons aussi divers et variés dont vous avez bénéficié pour gravir les échelons de la bonne société. À l’image de Jordan Bardella, dauphin du Rassemblement National, qui a fait de sa jeunesse en Seine-Saint-Denis un roman politique oscillant entre trafic de drogues en bas de son HLM et règlements de comptes. Pourtant, la réalité est loin d’être aussi tragique. Le papa de Bardella est patron d’entreprise. Le jeune chef du RN passait ainsi tous ses week-ends et ses mercredis chez lui, dans un quartier cossu de Montmorency, ville bourgeoise du Val d’Oise.
Adolescent, son père l’emmenait passer plusieurs semaines à Miami, un luxe inaccessible à la majorité de la population. À 18 ans, la seule expérience professionnelle du jeune Jordan était un stage d’un mois dans l’entreprise de papa. À 19 ans, son père lui achetait une voiture. À 20 ans, il lui offrait carrément un appartement à Montmorency et alimentait son compte en banque jusqu’aux premières rémunérations au sein du Front National.
Mais à qui profite réellement l’idéologie du mérite ? Alors que presque un Français sur deux continue d’adhérer à ce principe, la méritocratie renvoie à une dimension individualisante et profondément dépolitisée du succès ou de l’échec. Ce serait à chacun·e d’être plus habile que son voisin, dans une compétition perpétuelle morbide, au mépris d’un quelconque changement systémique à même de permettre une société plus égalitaire. Pour la bourgeoisie, donner l’illusion que le mérite, synonyme de nos sociétés individualistes, serait accessible à qui le veut, demeure la meilleure des armes pour maintenir le système en place.
La fortune des 1% les plus riches a plus que doublé en l’espace de 20 ans, et n’a de cesse de se concentrer entre les griffes de quelques magnats de l’industrie, du luxe ou de l’armement. Les inégalités atteignent des niveaux abyssaux, comparables à celles du Moyen Âge. Les travaux réalisés au cours des dernières années sont sans équivoque : la pauvreté continue de grimper France, plongeant de plus en plus de familles dans des situations intenables. Près de 10 millions de personnes se situent désormais sous ce seuil, avec de lourdes conséquences. Pire encore, l’immobilité sociale n’a jamais aussi été forte. On naît pauvre, on meurt pauvre, et inversement. L’ascenseur social, si cher aux libéraux, est complètement à l’arrêt, pour peu qu’il ait un jour fonctionné.
Tandis que la fraude fiscale est devenu un métier à part entière, la collusion des patrons avec les politiques a de quoi effrayer. En témoigne l’introduction en début de semaine de Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France et parfois du monde, à «l’Académie des sciences morales et politiques», un institut désuet et rétrograde, le tout au milieu du gratin politique parisien.
Dans une cérémonie digne du féodalisme, on a pu observer la socialiste Hidalgo féliciter sans frémir l’heureux élu, ou encore Bruno Le Maire, le fossoyeur de Bercy, y aller de son tweet cajoleur. Que l’on puisse associer un tel personnage dénué de valeurs aux «sciences morales» sous les hourras des élites politiques du pays donne envie de rétablir un autre héritage, politique et social celui là : celui de la Révolution.
AIDEZ CONTRE ATTAQUE
Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide.



