Surveiller et punir plutôt que laisser grandir

Fermer sa gueule à la cantoche
Les images sont dystopiques et pourtant bien réelles : nous sommes dans une cantine scolaire, les enfants rigolent, discutent, font du bruit. Jusqu’ici, rien d’anormal. D’un coup, des néons éclairant la pièce passent au rouge, et une voix robotique s’adresse aux écoliers : «Pourriez-vous faire moins de bruit, merci !» Les enfants obtempèrent et se mettent à chuchoter. Voilà une école qui se tient sage, où l’on apprend aux plus petits à se taire même dans les moments de détente et de socialisation.
Le maire socialiste de la commune de la Roche-Jaudy, située au nord de la Bretagne, pense avoir eu une idée de génie. Quand le volume de la cantine dépasse les 80 décibels pendant plusieurs secondes, une lampe verte passe au orange. Si les bavardage excèdent 85 décibels, toute la pièce vire au rouge anxiogène, avec une mise en garde automatique.
Ce seuil de son est pourtant commun dans les bars, les restaurants, ou tout simplement dans une rue avec de la circulation. Mais pour le maire, cela «générait du stress, de l’anxiété, de l’excitation». Obsédé par le silence, il dit avoir «acheté des assiettes de la start-up Quiet, investi dans des verres en matière végétale, abandonné les pichets en métal, changé le sol de la cantine, accroché des rideaux et installé des plaques absorbantes au plafond». Et en parallèle, il a «sonorisé la salle pour que les agents parlent dans un micro plutôt que de devoir crier». Un vrai modèle réduit de prison pour enfants.
Et les médias trouvent ça génial. M6 se félicite que «ça marche», France 3 y consacre un reportage élogieux, TF1 et Le Télégramme s’en font l’écho. On n’a jamais autant parlé de ce village que depuis qu’il silencie ses enfants. Le maire se vante dans la presse : «On a des appels des quatre coins de la France, mais aussi de Suisse, de Belgique. Tout le monde veut savoir comment on a fait». Il doit avoir reçu «200 demandes de cantines qui cherchent à s’équiper».
Se tenir sage à l’internat
Autre exemple de cette guerre contre la jeunesse ces derniers jours : des descentes de police dans des chambres d’adolescents. Un compte de la Police Nationale publiait le 10 avril des photos d’opérations de contrôle dans des dortoirs d’internats à Gap, revendiquant «150 chambres contrôlées». On y voit des agents en civil et en uniforme fouiller les affaires personnelles des élèves. La presse explique que tout ce cirque a lieu «à la demande des chefs d’établissement et sur réquisition du parquet». Il y a donc, en France, des magistrats, du personnel éducatif et des forces de l’ordre qui n’ont rien de mieux à faire que de harceler des jeunes dans leurs espaces d’intimité.
Et pour quel résultat ? Attraper quelques cigarettes électroniques. «Un mineur sur cinq» en possédait selon la police. Quel gros coup de filet ! Au moins aussi grave que le CBD de Rima Hassan… Les policiers disent aussi avoir saisi du tabac, de l’alcool et des recharges de cigarettes électroniques qui ont été «confisquées». La belle affaire.
Pour quiconque né avant 2000, il était courant de fumer des cigarettes dans la cours de son lycée, de sortir boire des cafés ou même quelques verres après les cours. Les vieux cons qui répètent que «c’était mieux avant» n’ont aucune mémoire : «avant», il n’y avait pas des réacs qui fliquaient les faits et gestes des jeunes. Ni de médias complaisants pour les applaudir. Les enfants ont TOUJOURS crié dans les cantines. Le bruit des cours de récré était une musique normale dans les villes et villages, un signe de vitalité. Quant aux adolescents, ils ont toujours fumé, bu, fait le mur pour aller s’amuser. «Il faut bien que jeunesse se passe» disait-on jadis. Les enfants ne sont pas plus bruyants ou fumeurs qu’avant. C’est le seuil de tolérance générale qui s’est effondré.
La réaction à chaque coin de rue
On ne pardonne plus rien aux plus jeunes. La génération du baby-boom, qui a bénéficié de la vague libertaire de Mai 68, qui a proclamé qu’il fallait «jouir sans entraves» et qu’il était «interdit d’interdire», qui a participé à tous les excès et révoltes, est désormais retraitée. Et elle ne tolère pas chez les jeunes de ce qu’elle a elle-même fait. Ce sont souvent les mêmes qui racontent avec un œil humide leur folle jeunesse étudiante, les fêtes et la libération sexuelle qui se réjouissent devant Cnews quand la police harcèle des ados jusque dans leurs chambres.
Et ces deux exemples ne sont malheureusement pas isolés. Le 20 novembre, à Nogent-le-Roi, dans l’Eure-et-Loir, des élèves de maternelle ont vu la police municipale débarquer dans la cantine. Les agents ont été appelés «pour rappeler à l’ordre les enfants qui faisaient trop de bruit». Certains ont été choqués. Il y a également le mouvement «No kid» qui ne supporte plus les enfants dans les trains et bientôt voudra les chasser de l’espace public. Il y a la répression sanglante des Free Party, et plus globalement de quoique ce soit de joyeux ou débordant venu de la jeunesse. Ces mesures disciplinaires imposées dès les bancs de l’école préparent les adultes de demain à n’être que des esclaves, sans esprit de créativité, sans possibilité du moindre pas de côté, sans joie ni pulsion de vie. Bientôt des barbelés et des miradors autour des rares berceaux ?
Une société qui ne supporte plus que les enfants soient des enfants et les adolescents des adolescents est en phase terminale. La France est en train de devenir un EHPAD réactionnaire qui ne laisse aucun horizon aux plus jeunes. Un pays animé par une pulsion de mort.
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