L’extrême droite invente un «lynchage», l’enquête démontre le contraire

Encore une affaire gonflée à l’hélium par la fachosphère pour se victimiser. Depuis le 6 août, des images circulent sur les réseaux sociaux montrant Erik Tegnér, rédacteur et fondateur du média raciste Frontières, être hué en soirée par un groupe de jeunes fêtards, sous les yeux de badauds. Ce chahut bien mérité a eu lieu dans un port de Groix, petite île du Morbihan à quelques kilomètres de Lorient. Vraisemblablement en congés avec son ami et pseudo-journaliste Jordan Florentin, il pensait sans doute pouvoir venir en vacances en toute décontraction.
Une baudruche qui se dégonfle
La galaxie d’extrême droite a immédiatement apporté son soutien à Tegnér, parlant d’agression, de violence alors que les vidéos montrent simplement un homme invité à quitter les lieux. D’autres comptes proches de Frontières sont allés jusqu’à parler de «lynchage» et de «terrorisme», comparant les moqueries et les cris à une tentative de meurtre.
Dans un premier temps, Tegnér jurait avoir «été agressé par 150 antifas, chiffre confirmé par les caméras de vidéosurveillance» et affirmait qu’une «plainte était déposée». Une agression à 150 contre un, même les films de Marvel ne vont pas aussi loin dans la fiction. Tegnér concluait très sérieusement : «Personne ne me fera jamais taire. La Bretagne mérite mieux !» Ce propagandiste tente d’implanter une brasserie dans les Côtes d’Armor, et a fait face à une très forte mobilisation locale contre son projet. Malheureusement pour lui, la Bretagne reste en effet hostile à l’extrême droite.
Au-delà de cette vexation, le niveau de mensonge de Tegnér est stratosphérique. Il n’y a pas de horde d’antifas venus l’agresser, les images publiées par la fachosphère elle-même montrent une légère empoignade avec une personne alors que d’autres s’interposent. La réalité, c’est une demande collective et légitime adressée à un néo-fasciste de quitter les lieux.
Le journal L’Humanité révèle le 7 août que la justice elle-même remet en cause la version de Tegnér. Les enquêteurs qualifient le comportent du patron de Frontière «d’inadapté» et parlent d’une «ambiance animée mais calme» ce soir là. D’ailleurs, Tegnér lui-même a d’abord refusé de porter plainte, avant de flairer le coup de com’ et de lancer une procédure pour «violences sans incapacité de travail en réunion». Dans sa plainte, lui-même ne parle pas d’un «lynchage» mais se plaint d’avoir subi des «pressions» et d’avoir été «poussé par quatre individus agressifs». La justice dit aussi que Tegnér s’est montré «inadapté dans ses échanges avec les opérateurs Police et Gendarmerie ainsi qu’avec les gendarmes intervenants».
Le mensonge comme arme politique
Frontières n’en est pas à son premier mytho. Le 21 juin, lors du concert antiraciste de La France Insoumise, le média d’extrême droite avait envoyé ses pseudo-reporters provoquer des participants, puis avait dénoncé un «tir dans la tête» de la part d’un «antifa» lors du concert. Le «tir» en question venait d’un pistolet à eau, une vidéo montrait que le reporter avait simplement été arrosé, en pleine canicule, avant de se réfugier derrière des CRS.
Ces violences imaginaires pourraient simplement faire rire, mais elles sont révélatrices. Car Frontières n’est pas n’importe quel média. Erik Tegnér a été visé par des plaintes pour «agression sexuelle», «abus de bien social» et «abus de pouvoir». Il vient également d’être condamné le 19 juin à 6 mois de prison avec sursis et 10.000 euros d’amende pour avoir divulgué les données personnelles (noms, prénoms, villes où ils exercent) d’avocats spécialisés en droit des étrangers, qualifiés de «coupables cachés du chaos migratoire». Ils avaient par la suite subi une vaste campagne de cyber-harcèlement, agrémentée de menaces de mort.
Son secrétaire général, Pierre-René Lavier, a lui été condamné pour avoir tabassé sa compagne, tandis que Jordan Florentin, son principal reporter, avait renommé son pass sanitaire au nom d’Adolf Hitler pendant la crise du Covid. Le média multiplie les campagnes diffamatoires contre la gauche et publie à la chaîne des articles racistes. Ce sont ces personnages, par ailleurs adeptes du virilisme, qui se roulent par terre en inventant des agressions.
L’équipe de Frontières avait évidemment déroulé le tapis rouge au narratif de la bande de Quentin Deranque. Ils avaient fait passer le commando néo-nazi pour des victimes, alors qu’ils avaient tendu une embuscade armée à des militants de gauche. Quand un fasciste fait une déclaration, vous êtes certain que la vérité est exactement l’inverse.
Un histoire antifasciste
L’affaire de Groix montre une profonde ignorance dans les rangs de la fachosphère. La Bretagne est une terre de résistance, comme en témoigne l’histoire de Marie Le Fur, une grande figure de la Résistance sur l’île, née en 1898.
Pendant la Seconde guerre mondiale, Groix est occupée par l’armée Allemande. Le 22 juin 1940, Les soldats de la Wehrmacht débarquent sur les quais du Port Tudy – l’endroit où s’est fait bolosser Tegnèr – afin d’y installer les fortifications du Mur de l’Atlantique et un camp de travail. Les nazis occupent les points stratégiques et saccagent le patrimoine de l’île en détruisant deux tumulus.
Les habitant·es de Groix, les groisillon.nes, sont empêché·es de quitter l’île. Pour pouvoir rejoindre le continent, il faut se munir d’un laisser-passer validé par la mairie et le bureau nazi. Les activités de pêche sont contrôlées et limitées à certaines heures, les contrevenants risquent de se faire assassiner par les batteries d’artillerie allemande. L’accès aux plages est interdit et le droit de grève aboli. Les pénuries alimentaires commencent.
En 1941, les Allemands déportent des prisonniers à Groix, car ils ont besoin de main-d’œuvre pour leurs fortifications. En 1942, un camp est érigé, beaucoup de détenus meurent sous les coups de leurs geôliers ou de faim. L’île devient un bagne qui compte jusqu’à 300 personnes forcées à travailler pour le régime nazi.

Dans le même temps, la résistance groisillonne s’organise. Elle vient notamment en aide aux prisonniers de guerre reclus sur l’île. L’année 1944, les troupes nazies relâchent la pression sur les civil·es, préoccupées par les signaux d’un débarquement allié qui approche. C’est là qu’intervient Marie le Fur, mère de 6 enfants et talentueuse faussaire. Elle utilise ses compétences et le contexte pour saboter l’occupation, met en place un réseau d’évasion et fait fuir environ 180 détenus, au nez et à la barbe de l’occupant. Elle falsifie des photographies, fabrique des faux-papiers d’identité et des laisser-passer pour les fuyards qui passent les contrôles d’embarquement.
Marie Le Fur est arrêtée le 30 juin 1944 et condamnée à 12 mois de prison par le Conseil de guerre allemand à Lorient. La Gestapo la soupçonne d’avoir contribué à l’évasion de prisonniers, mais elle ne parvient pas à le prouver, ce qui lui permet d’éviter le peloton d’exécution. Marie Le Fur réussira finalement elle aussi à s’évader et à rejoindre sa famille.
Ainsi, quand Tegnér est chamaillé à Groix, ce n’est qu’un clin d’œil à l’histoire. Les groisillon·nes n’ont pas oublié l’occupation nazie et n’aiment pas leurs représentants contemporains. À raison.
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