«Du son, pas des bombes» : c’est l’esprit de grandes Rave partys organisées dans les rues du Japon contre les dernières offensives militaristes du gouvernement d’extrême droite. Un mouvement musical, festif et engagé contre le réarmement du pays. On vous explique.

Depuis le 21 octobre 2025, Sanae Takaichi est devenue la Première ministre du pays du soleil levant. Elle était présidente du Parti Libéral Démocrate, le parti au pouvoir depuis 70 ans quasiment sans discontinuer, et a exercé divers postes de ministres sous les différents mandats de l’ancien dirigeant Shinzō Abe, assassiné en 2022.
Cette cheffe du gouvernement incarne à merveille le camp de la nouvelle internationale réactionnaire. Admiratrice de Margaret Thatcher et de Donald Trump, qu’elle acclame littéralement, c’est une dirigeante ultra-libérale et pro-business, nationaliste et conservatrice, partisane d’une ligne répressive sur l’immigration et les droits des personnes LGBTQI+. Sur l’échiquier politique français, elle serait classée très très à droite.

Elle est aussi militariste et partisane du réarmement. Un terrible présage au Japon : cette nation a été à la fois le cœur de l’impérialisme et du fascisme en Asie, commettant les agressions et crimes de guerre les plus épouvantables au XXème siècle, mais aussi un pays traumatisé par la boucherie industrielle de la Seconde guerre mondiale et les bombes thermonucléaires envoyées sur son sol. Depuis 1945, le Japon n’avait plus d’armée officielle, et avait adoptée une Constitution pacifiste deux ans plus tard. En effet, l’article 9 de la Constitution du Japon établit que le pays renonce à la guerre et à l’usage de la force militaire. Et c’est en train de changer.
La Première ministre est proche du Nippon Kaigi, une organisation d’extrême droite révisionniste qui a été fondée en 1997 et compte aujourd’hui 38.000 membres. Cette officine noue des liens étroits avec les élites politiques, le monde des affaires mais aussi avec des réseaux religieux. Le Nippon Kaigi nie les crimes de contre l’humanité perpétrés par l’armée japonaise, notamment en Chine.
L’une des activités principales du Nippon Kaigi se résume à réclamer la modification de la Constitution pacifiste de 1947. Et leur lobbying fonctionne auprès de plusieurs responsables politiques : ils cherchent aujourd’hui à amender officiellement l’article 9 pour y inscrire l’existence des forces militaires «afin de permettre au Japon de rebâtir une véritable armée offensive et de s’affranchir de son statut strictement défensif».
Sanae Takaichi est alignée sur les velléités guerrières de l’extrême droite. En 2026, le budget militaire japonais atteignait 9.040 milliards de yens – soit quasiment 63 milliards de dollars – ce qui constituait la quatorzième augmentation annuelle consécutive, et donc un budget record ! Le 21 avril 2026, son gouvernement levait l’embargo sur les armes létales, une interdiction en cours depuis 1947. Cet assouplissement des restrictions sur les exportations d’armes est un tournant historique, et derrière ce réarmement on trouve la main des USA : le pays qui a écrasé le Japon pendant la Seconde guerre mondiale veut désormais en faire sa pointe militaire en Asie.
Trump prépare une guerre contre la Chine, et a besoin d’un Japon militarisé et agressif dans cette région du monde. Le retour en force d’un appareil guerrier au Japon suscite un vif intérêt du camp occidental. Ainsi, l’État Nippon a déployé des batteries de missiles dans les îles du Sud-ouest de l’archipel, ainsi que des radars sophistiqués. Ce déploiement de matériels militaires couvre la mer de Chine orientale. Tout se met en place pour un nouvel embrasement mondial.
Mais ces funestes politiques rencontrent une forte opposition. Le Japon connaît ces derniers mois les plus grosses manifestations anti-guerre depuis des décennies, à travers des mobilisations festives. En février, plusieurs milliers de personnes se rassemblaient devant la Diète nationale, l’équivalent du Parlement, contre le changement de la Constitution.



Le 29 mars, sous l’impulsion d’un collectif d’artistes nommé Protest Rave, la gare de Tokyo s’est transformée en immense club de musique électronique revendicatif. Le plus grand hub de transport japonais – jusqu’à 2,7 millions passagers y transitent chaque jour – s’est transformé en piste de danse anti-guerre. Les rues avoisinantes du quartier de Shinjuku étaient sonorisées pour l’occasion, des discours entrecoupaient les DJ sets pour dénoncer la fièvre militariste du gouvernement. La rave party a attiré jusqu’à 30.000 personnes. Et sur les pancartes, de nombreux mots d’ordre contre le réarmement, comme le hashtag «DropBassNotBomb», devenu viral sur les réseaux sociaux : une mobilisation puissante contre le rapprochement du Japon avec Donald Trump, l’impérialisme et l’extrême droite. En mars également, des milliers de personnes manifestaient à Tokyo contre l’agression militaire des USA en Iran.
En avril, c’est sous la forme d’un goûter public, le «Guerilla Afternoon Tea», que les habitants étaient invités à tisser des liens et à discuter de politique. Une initiative éphémère où l’une des organisatrices n’a pas mâché ses mots concernant la volonté du de l’État de se réarmer : «Il est exaspérant que le gouvernement japonais n’ait jamais véritablement fait face aux méfaits de son passé et qu’il soit aujourd’hui en train de redevenir l’Empire du Japon», a-t-elle déclaré. «Depuis la Seconde Guerre mondiale, la relation entre les États-Unis et le Japon a toujours été celle d’un maître et d’un esclave ; Trump, le roi nu, et Takaichi, l’esclave nue, sont le reflet parfait de cette relation».
Le 3 mai 2026, lors de la journée constitutionnelle célébrant l’anniversaire de la Loi fondamentale de 1947, 90.000 personnes ont manifesté dans l’ensemble du pays. 50.000 personnes étaient rassemblées dans le parc de Tokyo sous la bannière «STOP à la révision constitutionnelle et à l’expansion militaire.» Le slogan «No war, no war !» a été scandé par des dizaines de milliers de manifestants devant le Parlement. En tout, 200 villes et bourgs ont été concernés par des défilés anti-militaristes.
Les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki par les États-Unis ont profondément marqué les japonais, qui ont développé une aversion naturelle pour la guerre et le nucléaire. Et ce sentiment, qui tendait à s’effacer au fil des générations, revient actuellement en force au sein de la jeunesse.
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