
«Je suis abasourdi», «On assiste à une scène que je n’osais pas imaginer» : sur le plateau de Cnews ce jeudi matin, les éditorialistes de Bolloré sont en état de choc. Ils commentent les images du campus de HEC, l’École des hautes études commerciales de Paris, bloqué par les étudiants. Cette fac forme les futurs manageurs, économistes et dirigeants du capitalisme français. Mais même ici, la révolte de la jeunesse s’exprime.
Ce qui sidère l’équipe de Cnews, c’est qu’à HEC aussi, ses caméras ne sont pas les bienvenues. Les bloqueurs ont chassé en direct les reporters de la chaine d’extrême droite. Un commentateur soupire contre ces «étudiants d’extrême gauche». Surréaliste. Marx parlerait peut-être d’une contradiction interne du capitalisme, quand les enfants de bonne famille se solidarisent de la lutte des jeunesses prolétaires, créant les conditions d’un embrasement révolutionnaire.
Ce matin à HEC des poubelles, des palettes en bois et des barrières barricadaient l’entrée du bâtiment situé dans la commune cossue de Jouy-en-Josas. Et des banderoles proclamaient «Privilégiés mais pas aveuglés», «sans les lycéens, on court vers l’écHEC» ou encore «Nos valeurs ne sont pas cotées en Bourse».
Le candidat insoumis Jean-Luc Mélenchon ironise : «Les élèves d’HEC Paris rejoignent le mouvement des lycéens. J’insiste pour qu’il soit bien clair que cela n’a rien à voir avec ma conférence tenue sur place il y a une semaine». En effet, les médias et le gouvernement ont accusé LFI d’être à l’origine du mouvement, une grossière erreur : non seulement c’est factuellement faux, mais en attribuant à ce parti la responsabilité du plus gros mouvement lycéen et étudiant depuis 1968, en essayant de le diaboliser, elles ont donné une crédibilité inattendue aux Insoumis dans toute la jeunesse.
HEC n’est pas un cas isolé. Le 12 octobre, une tentative de blocage a eu lieu au très prestigieux lycée privé catholique Stanislas. Situé dans le quartier le plus luxueux de la capitale, il s’agit d’un espace ultra-privilégié, fortement subventionné, dont les inscriptions sont chères et sélectives et où les élites se reproduisent entre elles. C’est ce collège-lycée qui avait fait scandale il y a deux ans, puisque la Ministre de l’Éducation y avait placé ses enfants. L’établissement bénéficie de conditions absolument insanes : on y trouve 7 gymnases et deux piscines, 21 laboratoires, 3 amphis, 2 murs d’escalade, une cantine haut de gamme, le tout sur 3 hectares en plein cœur de Paris. Lundi, un tas de poubelles était érigé devant l’entrée principale, et la direction avait organisé en panique un déblocage du bahut, aidée par la police. Mais voir surgir, même ici, même pour quelques instants, un mouvement social, est tout simplement inédit.
Ce 15 octobre, pour la première fois de son histoire, l’Université catholique de Lille est bloquée. Un drapeau glorifiant la Commune de Paris y a même été déployé ! L’Institut Catholique de Paris aussi était mobilisé cette semaine, avec les slogans «Cathos, pas fachos», «privilégiés mais solidaires». Cette université privée située dans l’ultra-chic 6ème arrondissement de Paris n’avait jamais été bloquée depuis sa fondation en 1875. À Nantes, l’école de commerce privée Audencia a dû fermer ses portes à plusieurs reprises. Dans plusieurs villes, ce sont des écoles d’ingénieurs qui se sont mobilisées par solidarité.
Les écoles élitistes du réseau Sciences Po se sont également mobilisées. Même si l’IEP de Paris est habitué aux mouvements sociaux, et à la répression policière brutale, jeudi dernier, les 10 IEP français étaient simultanément bloqués. Sciences Po Aix-En-Provence, par exemple, était bloqué pour la première depuis sa création, tandis que les étudiant·es mobilisé·es de tous les IEP ont rédigé un communiqué commun pour revendiquer leur solidarité avec les lycéen·nes.
Enfin, des structures de scouts soutiennent le mouvement. Le 7 octobre les Scouts et Guides de France, catholiques, publiaient une tribune dans le journal La Croix intitulée «Faisons confiance à la jeunesse de notre pays !» réclamant d’écouter les revendications lycéennes et de leur donner «une place dans la vie démocratique». Les scouts unionistes, protestants, ont aussi exprimé leur soutien au mouvement.
À la veille des vacances de la Toussaint, la question n’est pas de savoir qui participe au soulèvement de la jeunesse, mais qui ne l’a pas rejoint. Le macronisme n’a plus aucune base sociale chez les moins de 30 ans. C’est toute une génération, en-dehors des morts vivants, qui se révolte et aspire à un autre avenir. La gérontocratie peut trembler.
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