Tout arrêter pour pouvoir continuer


«Que tout continue ainsi, voilà la véritable catastrophe»
Walter Benjamin


Des vacanciers et un enfant sur une plage en Gironde, pendant qu'un méga-feu consume tout sur son passage.

Par cette phrase le philosophe et historien allemand, contemporain de la montée des totalitarismes, appelait à freiner le train de la modernité et du capitalisme. Comme d’autres, il ne se contentait pas de dénoncer le désastre «à venir», mais celui qui est déjà là, sous nos yeux. Arrêter la machine qui s’emballe et nous emmène droit dans le mur.

Après deux mois de canicules et de sécheresse, la France connaît le plus grand incendie de son histoire. 40.000 hectares brûlés rien qu’en Gironde en quelques jours, 100.000 en France. L’armée est déployée. Près de 200.000 personnes sont déplacées, dont une partie chargées sur des bateaux, coincées sur une presqu’île. L’État distribue 2,5 millions de masques FFP2 pour protéger la population des fumées toxiques. Ce sont les chiffres d’une guerre. Les autorités appellent les entreprises à fournir en urgence des tractopelles et autres engins de terrassement. Le ciel est orange au dessus des plages, et rouge au crépuscule à Bordeaux. Les forêts de braises recrachent des biches terrifiées. Et puis il y a l’inconnu : un «orage de feu» ou «pyrocumulonimbus», qui s’est formé le 24 juillet : un phénomène jamais vu en France, qui survient lorsqu’un incendie est tellement massif qu’il génère son propre système météorologique.

Tout brûle déjà. Et pourtant, tout continue comme si de rien n’était. Business as usual. Les marchés financiers spéculent sur l’énergie, les grandes surfaces sont bien remplies, les voyages en avions n’ont jamais été aussi nombreux, les SUV pullulent sur les routes. On part en vacances après cette année si déprimante. On fait comme d’habitude pour ne pas péter un plomb. Sur les plages et dans les rues, on pense à autre chose, même face à un mur de fumée. Les enfants font des pâtés de sables sous un ciel d’apocalypse. On tousse en allant au travail. La chaleur provoque des malaises sur l’asphalte. Mais tout doit continuer normalement, dans une forme de déni collectif. Nous sommes pourtant en train de vivre un effondrement. À présent, il ne s’agit plus de refaire le monde, mais de protéger ce qui peut l’être.

Le Cap-Ferret qui brûle en ce moment est un bastion des vacanciers privilégiés, considéré comme le «Saint-Tropez de la façade Atlantique», avec les prix de l’immobilier parmi les plus élevés de France. C’est un lieu du séparatisme des riches qui est détruit par les flammes que les pompiers n’arrivent pas à maîtriser, faute de moyens. Des moyens que les riches, justement, n’ont pas voulu donner aux services publics.

En Espagne, 63.000 personnes sont évacuées ou confinées dans la région de Madrid, où 25.000 hectares ont brûlé. L’État d’urgence national est décrété. Des maisons à l’ouest de la capitale sont déjà calcinées. Le préfet juge désormais «impossible» d’éteindre le feu. En Italie, des dizaines de foyers sont encore actifs, et un pompier est décédé en exerçant sa mission.

En Irlande, les monts Slievenamon n’ont jamais vu ça. Ils sont d’ordinaire verdoyants et humides, ils ont nourri les mythologies celtiques depuis des siècles. Mais même là bas, un immense incendie est en cours et a dévoré des centaines d’hectares. Les pompiers et des hélicoptères de l’armée peinent à le contenir, l’odeur des fumées irrite les narines jusqu’à la ville de Cork, au sud de l’Irlande.

Jusque dans le Nord de l’Écosse, dans des latitudes où les fortes chaleurs et les sécheresses sont rarissimes, un mur de fumée avance dans la végétation. Un feu massif s’est déclaré dans le parc national des Cairngorms. Des centaines de pompiers écossais luttaient ce samedi pour le contenir.

Au Canada, le désastre change encore d’échelle. Dans la province de l’Ontario, les forêts du grand Nord sont consumées par 177 incendies simultanés. Le plus important d’entre eux a déjà parcouru 350.000 hectares, la taille d’un département français.

Et pendant ce temps, les multinationales du pétroles continuent de s’enrichir à milliards et de lancer de nouveaux projets de forage. TotalÉnergies a engrangé 11,2 milliards de dollars de bénéfice durant les six premiers mois de l’année 2026. La firme pétrolière française a doublé son bénéfice net au deuxième trimestre, boostée par la hausse des prix des hydrocarbures à cause de la guerre au Moyen-Orient. Et tout le secteur des énergies fossiles se porte à merveille.

Face à une situation aussi claire, alors que les responsables sont désignés, que la ligne de front est limpide, il ne se passe rien. Le phénomène le plus étonnant de notre temps est que le feu de la colère ne se propage pas jusqu’aux écocidaires.


Photos : StevenTual, Maximilien Lamy, Prof. Stefan Rahmstorf

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