
«Cet automne, pour la première fois depuis 250 ans, ma famille ne récoltera pas d’olives au Liban. Nos 600 oliviers ont été arrachés du sol par l’armée israélienne, racines comprises, et emportés. Les plus vieux avaient 500 ans !»
Voici comment commence le témoignage d’Ahmad Chamseddine, un entrepreneur dans le domaine du numérique, d’origine libanaise, sur le réseau social X. Son texte est accompagné d’une photo du terrain familial prise le 25 juin dernier, «la veille de la signature de l’accord entre le Liban et Israël» et d’une autre le 20 juillet.
«Il ne reste rien» déplore Ahmad Chamseddine qui poursuit : «Cette terre, mon grand-père la tenait de son arrière-grand-père. Chez nous, on ne construit pas sur la terre. On y plante. Ces arbres ont survécu à plusieurs guerres. Un incendie laisse des troncs noirs debout. Une frappe laisse des cratères. Ici, pas un tronc calciné, pas une souche, pas un débris. Une terre nue, raclée, griffée par les chenilles des engins. Déterrer un olivier de 500 ans sans le tuer demande des pelleteuses, un savoir-faire, des camions et une destination.
Ce n’est pas un dégât de guerre. C’est une opération, sur une terre où il n’y avait ni armes, ni combattants, ni présence militaire. D’après les témoignages qui nous parviennent, ces arbres auraient été emportés de l’autre côté de la frontière, vers Israël.» Il implore l’État colonial de lui rendre les oliviers : «Si nos arbres sont vivants quelque part, ils peuvent revenir. Je ne cherche pas une vengeance. Je cherche une adresse ! […] Je refuse de faire le deuil de ces oliviers.»
Malheureusement, ce cas n’est pas isolé. Le pillage et la destruction de l’environnement sont des armes de guerre utilisées délibérément par Israël depuis longtemps. L’écocide lui sert à dominer et annexer un territoire. Dans les semaines qui ont suivi le 7 octobre 2023, 90.000 oliviers ont été brûlés, arrachés ou déracinés en Palestine. L’olivier est un arbre qui met des décennies à atteindre sa maturité, et qui peut vivre plusieurs siècles. Il est cultivé depuis des millénaires dans le pourtour méditerranéen, mais c’est aussi un arbre symbolique : le rameau d’olivier symbolise la paix et le pardon dans les textes sacrés. En Palestine, la cueillette des olives est un moment fort, qui a lieu dans un ambiance festive et collective, et permet d’entretenir des liens communautaires, d’éprouver l’attachement à la terre. On estime que les colons ont détruit 800.000 oliviers depuis 1967 dans les terres volées aux palestiniens. Si vous saccagez une oliveraie, vous mutilez l’âme d’un peuple.
Lors de son attaque contre le Liban, Israël a bombardé sur le sud du pays un herbicide cancérigène : du glyphosate envoyé sur des terrains boisés et vergers, à des doses hyper concentrées. L’objectif affiché : empoisonner le sol et détruire la végétation pouvant dissimuler des opérations de guérilla. Une attaque destinée à transformer le Sud Liban en désert. «Il s’agit à 100% de glyphosate, qui dépasse de 30 à 50 fois les doses habituelles utilisées dans l’agriculture», dénonçait le ministre libanais de l’Agriculture, Nizar Hani, sur le site du média Reporterre. La zone contaminée représentait 540 hectares. Israël utilise d’autres armes chimiques, telles que le phosphore blanc, qui peut non seulement brûler gravement les êtres humains, mais aussi rendre les terres incultivables.
Le colonialisme s’attaque aux arbres, à l’eau, à toutes les ressources naturelles qui permettent aux peuples colonisés de vivre. «Ils empoisonnent nos puits et nos terres avec des herbicides ou des déchets chimiques industriels» expliquait Ibrahim Manasra, habitant un village agricole près de Bethléem et responsable d’une ONG de défense de la nature. À Gaza, les terres arables ont été pilonnées pour rendre toute récolte impossible. Israël inonde aussi les terres avec de l’eau de mer, officiellement pour «détruire les tunnels du Hamas», mais qui a pour effet de rendre les champs stériles.
Cette méthode est utilisée ailleurs. Pour écraser la résistance au Kurdistan, la Turquie organise à partir des années 1990 de grandes opérations de déplacements forcés de populations. À partir de 1994, l’armée turque met en place une politique de la terre brûlée pour priver le PKK de tout «soutien logistique». Trente ans plus tard, des bombardements réguliers viennent toujours incendier vergers, vignes et champs. La Turquie utilise aussi ses barrages pour réduire le débit de l’Euphrate afin d’assoiffer les territoires Kurdes de Syrie et d’Irak.
Avant cela, les colons européens qui se sont emparés de l’Amérique du Nord ont dévasté l’écosystème pour soumettre les autochtones. Incapables de battre les tribus des grandes plaines, ils ont organisé au 19ème siècle l’extermination méthodique des bisons, ces animaux à la base de toutes les ressources des peuples natifs. Des dizaines de millions de bisons ont été éradiqués en quelques années, privant les autochtones de moyens de survie, et brisant aussi leur environnement, leur rapport au monde, les traditions qu’ils avaient construites à travers les espèces vivantes. Les génocidaires d’aujourd’hui marchent dans les pas de ceux d’hier : en guerre à la fois contre la nature, les humains et la justice.
Pour aller plus loin sur ce sujet :
- Maudite soit la guerre, Pierre Douillard-Lefevre, Divergences, 2025, utilisé pour rédiger cet article.
- Contre l’écologie de guerre, Vincent Rissier, La dispute, 2026.
Images : Ahmad Chamseddine.
SOUTENEZ CONTRE ATTAQUE
Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide : chaque euro compte !
Tous les 15 jours recevez nos dernières actualités et bien plus directement sur votre adresse mail en vous inscrivant à la newsletter de Contre Attaque.



