
Le niveau de désinformation médiatique à propos d’Israël est tel qu’en France, la majorité de la population pense encore que la tragédie palestinienne a commencé le 7 octobre 2023, et que le Hamas en est responsable. Lorsque l’on connaît l’histoire, la liste des atrocités commises par le colonialisme israélien semble sans fin. Par exemple, qui connaît la doctrine du «cassage d’os», ou «Break-their-bones policy», qui a été appliquée par l’armée coloniale sur des milliers de palestiniens en 1988 ?
Il faut remonter au 9 décembre 1987 : un camion percute une foule de palestiniens dans le camp de réfugiés de Jabalia. Le chauffard est israélien, et tue quatre personnes. Ce drame déclenche la plus grande vague de contestation palestinienne depuis des décennies : la Première Intifada. C’est une intense mobilisation avec des grèves, des campagnes de boycott et de désobéissance, des manifestations, la création de coopératives et le déploiement du drapeau palestinien interdit par les autorités coloniales. Cette mobilisation de la société civile comprend notamment des comités de femmes et des syndicats. Lors des manifestations de rue, les palestiniens n’ont que des cailloux face aux blindés et fusils d’assaut israéliens.
Le personnage important de cette histoire se nomme Yitzhak Rabin : son nom est connu en Europe comme celui d’un gentil sioniste de gauche, celui qui a tenté un compromis pour faire la paix. En réalité, c’était un militaire brutal, puis un homme politique sanguinaire. Il a participé à la Nakba en 1948 et a personnellement supervisé les déplacements de population de deux villages palestiniens. Plus tard, il est chef d’état-major pendant la guerre des Six Jours, qui permet à Israël d’occuper la Cisjordanie et la bande de Gaza. Il est ensuite élu député «travailliste», c’est à dire de centre-gauche, puis Premier ministre et ministre de la Défense, où il prône une politique de la «main de fer» au sein des territoires palestiniens occupés.
À la fin de l’année 1987 et en 1988, c’est donc lui qui organise la répression de l’Intifada. Il met en place des confinements généralisés de villes palestiniennes, fait fermer des écoles et des universités, organise des arrestations de masse et des destructions de maisons. Il bloque les livraisons de nourriture dans les camps de réfugiés pour mettre fin aux grèves. Très vite, des dizaines de palestiniens sont abattus par des tirs de soldats israéliens.
Yitzhak Rabin estime alors qu’il faut «utiliser la force, la puissance, les passages à tabac» pour terroriser les manifestants en évitant d’en tuer un trop grand nombre. Le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir confirme qu’il veut «semer la terreur parmi les Arabes».
En janvier 1988, le gouvernement déploie des soldats sur tout le territoire, et Yitzhak Rabin donne la consigne : «S’il le faut, brisez-leur les bras et les jambes». Il déclare aussi : «J’espère que les habitants de la bande de Gaza comprendront que plus les troubles se prolongeront, plus leurs souffrances seront grandes».
Dès lors, les soldats israéliens vont commettre des violences en masse contre les hommes, femmes et enfants palestiniens, surtout ceux des camps de réfugiés, où il n’y a pas de journalistes.
L’association américaine Physicians for Human Rights décrira «un schéma systématique de blessures aux membres, clairement organisé pour provoquer des fractures non mortelles… un schéma contrôlé, systématique, appliqué sur une vaste zone géographique». Les cassages d’os se font d’abord avec de grandes matraques, qui sont ensuite remplacées par des armes plus résistantes, ou des marteaux voire des pierres.
Parmi les cas documentés, il y a celui du 25 février 1988 : ce jour-là, deux jeunes cousins, Wael Joudeh et Osamah Joudeh, croisent un groupe de soldats du bataillon Duchifat alors qu’ils surveillent leurs moutons. Leurs corps sont littéralement fracassés. Des images captées par la chaîne étasunienne CBS montrent les soldats frapper les deux adolescents, avant de leur tenir le bras, pendant qu’un militaire prend une grosse pierre, et frappe fermement à plusieurs reprises pour briser les os. Ce qui choque sur ces images, qui sont encore consultables en ligne, c’est la froideur des soldats : ils semblent appliquer une consigne, calmement, efficacement, avec concentration. Mutiler des enfants palestiniens au hasard et les rendre infirmes comme doctrine.
Wael et Osamah sont ensuite placés en détention. À l’époque, la diffusion de ces images provoque un choc à l’étranger, et le Premier ministre israélien demande l’interdiction des caméras de télévision dans les territoires occupés. Quant aux soldats, ils disent simplement avoir obéi aux ordres, que Yitzhak Rabin et leurs chefs leur ont demandé de «casser des bras et des jambes».
Au même moment, trois soldats de la Brigade Givati sont arrêtés après avoir battu à mort un homme de Gaza qui essayait d’empêcher l’arrestation de son fils. Quelques jours plus tôt, un autre groupe de soldats brisait les bras et les jambes de 20 palestiniens menottés dans les villages de Huwara et Beita, près de Naplouse. Un Lieutenant confessera : «Nous les avons fait descendre ligotés. Nous les avons allongés à terre, parmi les oliviers, et nous leur avons cassé les mains et les jambes. L’important était d’agir vite, sous la supervision d’un officier… La plupart ont cessé de crier au bout de 15 à 20 secondes». Tortionnaires fascistes.
L’effet de terreur fonctionne. De nombreux palestiniens ne vont même pas se faire soigner, car ils ont peur d’être arrêtés à nouveau sur la base de leurs dossiers médicaux, ce qui provoque des infections et complications graves. Aujourd’hui encore, l’armée israélienne se rend souvent dans les hôpitaux pour arrêter les palestiniens qu’elle a blessés. L’organisation palestinienne Al-Haq rapporte que «bien que l’autorisation officielle de la politique de passage à tabac ait été retirée en février, la pratique n’a pas cessé».
Au total, en deux ans, entre 23.600 et 29.900 enfants auraient eu besoin de soins médicaux pour des blessures subies suite à des coups, dont environ un tiers avaient moins de dix ans.
La première Intifada, qui a duré de décembre 1987 à 1993, a causé la mort d’environ 1.200 à 1.600 palestiniens. Plus que le fameux 7 octobre utilisé pour justifier le génocide à Gaza. Sur cette période, 175.000 palestiniens ont été arrêtés et 2.000 maisons ont été détruites. C’était il y a quasiment 40 ans, et la violence coloniale n’a jamais cessé d’empirer depuis.
Le Hamas a été créé lors de cette intifada. Yitzhak Rabin, quant à lui, sera assassiné par un suprémaciste juif en 1995, victime du feu colonial et raciste qu’il avait lui-même attisé. Si l’opinion occidentale ne connaît que le 7 octobre, le martyr du peuple palestinien, lui, dure depuis des générations, et ses blessures se superposent sans jamais pouvoir cicatriser.
SOUTENEZ CONTRE ATTAQUE
Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide : chaque euro compte !
Les cryptos-fascistes de la Big Tech peuvent supprimer Contre Attaque des réseaux « sociaux » du jour au lendemain, d’un simple clic. Pour renforcer l’autonomie des médias révolutionnaires, il est urgent de se doter de moyens de diffusion indépendants. Tous les 15 jours, recevez nos dernières actualités et bien plus directement sur votre adresse mail en vous inscrivant à la newsletter de Contre Attaque !



