Derrière le prêche de Carcassonne, un régiment qui honore un tortionnaire et commet des violences racistes


Militarisme et fascisme bénis par la religion


À Carcassonne, une messe d'extrême droite pour un régiment de parachutistes

Au siècle dernier, on parlait de «l’alliance du sabre et du goupillon», c’est-à-dire l’alliance de la force militaire et de la force religieuse, des soldats et du clergé, contre les idées émancipatrices. Et c’est cette alliance qui a nourri le nationalisme, les guerres, le fascisme… Absolument rien n’a changé aujourd’hui.

La preuve avec la dernière révélation du Canard Enchaîné sur Carcassonne : il s’agit d’une vidéo filmée discrètement, en octobre 2025, dans la cathédrale de la ville. On voit une assemblée de militaires, les soldats du 3ème RPIMa – le régiment de parachutistes d’infanterie de marine – assister à une messe. Tout y est : les têtes bien rasées, les vieux soldats tenant des drapeaux tricolores en uniforme et le prêtre : un aumônier militaire qui prononce un discours.

Forcément, on ne s’attend pas à faire dans la dentelle. S’éloignant du message du Christ, le religieux s’en prend à «ceux qui mangent de la graine» ou «font la morale à tout le monde», manière de viser les écologistes et la gauche. Il ajoute : «Calmez-vous les gauchistes, respirez par le nez», provoquant des rires et des applaudissements dans la salle. On est loin du recueillement spirituel : c’est une tribune politique.

L’aumônier assène d’ailleurs : «Je vous encourage, mes chers amis, à continuer à combattre, à continuer à avoir le courage de vos convictions comme j’essaie de le faire à cette messe». Les militaires sont invités à mener une croisade politique. Là encore, c’est très éloigné des dernières interventions du Pape en faveur de la Palestine, pour le droit des étrangers ou contre les guerres.

Cette vidéo a beaucoup fait réagir dans la classe politique. Pourtant, les bataillons de parachutistes sont connus pour leur imprégnation fasciste et leur grande violence depuis des décennies. On peut même dire que les mots du prêtre sont plutôt modérés par rapport à l’ambiance générale qui règne dans les casernes. Et la ville de Carcassonne en sait quelque chose.

Le 3e régiment de parachutistes, basé dans la ville, organise régulièrement, en pleine rue, des défilés militaires. Il s’agit de démonstrations de force impressionnantes : les hommes défilent en rang serré, scandant des champs de guerre, marquant leur territoire. Ces processions sont filmées et mises en ligne par le 3ème RPIMa lui-même, avec la bénédiction de toute la hiérarchie.

En octobre 2025, donc au même moment que la fameuse messe, ce régiment paradait dans la ville avec des T-Shirts rendant hommage à un criminel de guerre : l’officier Marcel Bigeard, chef des «paras» durant les guerres d’Algérie et d’Indochine. Sur les images publiées par le régiment, on voit des centaines de soldats en treillis avec le même portrait sur leur poitrine : Bigeard, qui était surnommé Bruno, et l’inscription «3 PARA BRUNO».

Bigeard a le sang de dizaines de milliers de personnes sur les mains. Non seulement dans le cadre de batailles sanglantes, mais aussi d’opérations contre-insurrectionnelles, visant à semer la terreur au sein des peuples colonisés. S’inspirant des méthodes nazies, le soldat n’a eu aucune limite quand il s’agissait de maintenir la domination française sur ses colonies : torture systématique, quadrillage du territoire, exécutions sommaires, disparitions…

On lui doit par exemple l’invention des «crevettes Bigeard», une pratique horrible : les indépendantistes algériens étaient enlevés, leurs pieds coulés dans le béton, puis jetés dans la Méditerranée depuis des avions ou des hélicoptères. Ils disparaissaient ainsi à tout jamais. La disparition est plus marquante qu’une exécution : les proches de la victimes ne sauront jamais si la personne est vraiment morte, ni où elle repose. Cette technique ressemble furieusement à la directive nazie Nacht und Nebel, «Nuit et Brouillard», visant à faire disparaître les résistant·es dans le plus grand secret. Cette méthode sera d’ailleurs enseignée par la France et appliquée par les dictatures d’extrême droite d’Amérique Latine dans les années 1970.

À Carcassonne, Bigeard bénéficie d’un véritable culte : en 2012, une stèle en marbre de près de trois mètres représentant le soldat fumant la pipe et coiffé de sa célèbre casquette est inaugurée dans l’espace public en présence de généraux, et financée grâce à une souscription d’anciens combattants. Dans la salle d’honneur du régiment parachutiste, une statue de cire du général Bigeard trône comme une figure exemplaire. Quand un aumônier dit à ces soldats de «défendre leurs valeurs », on n’a pas de mal à imaginer ce qu’il insinue, et de quelle manière cela peut s’illustrer en cas de guerre ou de déploiement de l’armée contre la population si elle se révoltait…

Ce n’est pas tout : alors que nos médias parlent tant de délinquance, le 3ème RPIMa est une véritable problème local en matière d’insécurité. En janvier 2015, un ancien «para» de Carcassonne débarque pour faire exploser la mosquée de la ville, et est arrêté juste avant de passer à l’acte. En juillet 2014, des jeunes militaires du 3ème RPIMa provoquent une bagarre de rue contre des jeunes qui fêtent la victoire de l’Algérie pendant la Coupe du Monde.

En mars 2010, les paras lancent une expédition punitive raciste d’une grande violence dans un bar du centre-ville de Carcassonne, L’Aigle d’Or, connu pour sa clientèle d’origine maghrébine, en proférant des propos nazis. Selon la presse de l’époque, la police intervient, mais n’interpelle personne.

En novembre 1990, une cinquantaine de paras, cagoulés et armés, organisent une descente raciste dans une cité HLM de Carcassonne, celle du Viguier. C’était à l’époque de la première guerre en Irak, et un des soldats déclare : «On ne casse pas d’arabes dans le Golfe, on va en casser ici». Non loin d’ici, le régiment de parachutistes de Castres commet aussi des violences racistes : en novembre 1987, deux soldats alcoolisés égorgent en pleine rue Snoussi Bouchiba, père de 3 enfants.

Signe du grand professionnalisme qui règne dans la caserne de Carcassonne, le 29 juin 2008, lors de journées «portes ouvertes», un sergent tire vers le public, et blesse 16 personnes dont cinq enfants. Il jurera qu’il pensait qu’il s’agissait de balles à blanc.

L’armée française est un appareil impérialiste, truffé d’individus dangereux, habités par des idées d’extrême droite, et ensauvagés par les opérations extérieures. Surtout, ils sont aguerris à l’usage des armes. Dans une période de militarisation généralisée, cette messe de Carcassonne doit nous alerter beaucoup plus largement sur le danger existentiel que constitue la montée en puissance de l’armée dans la société, et du pouvoir confié aux militaires.

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