Scoop ? Le chef du troupeau néofasciste porte la gale antisémite


S’étonner de la présence de fascistes dans un parti créé par des pétainistes convaincus et des Waffen-SS serait aussi naïf que d’être choqué par la présence de fourchettes dans une cuisine.


Jordan Bardella posant avec Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front National, et reçu par le gouvernement fasciste israélien.

«Le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler»
Jordan Bardella en 2013

«Je n’ai jamais eu aucune ambigüité sur le sujet de la lutte contre l’antisémitisme, au point d’être reçu par le gouvernement israélien»
Jordan Bardella en 2026


S’agit-il d’une «bombe» et de «révélations» comme l’affirment tous les grands médias ce 28 septembre, ou juste du fonctionnement normal d’un parti fondé par d’anciens SS ? Médiapart vient de déterrer des dizaines de propos privés tenus par Bardella entre 2013 et 2015, qui démontrent la colonne vertébrale idéologique de celui qui aurait pu être le présidentiable du RN. Bien loin d’un simple dérapage, l’antisémitisme du Premier ministre putatif du parti d’extrême droite est la base de son rapport au monde. Désormais, pour tenter de sauver sa carrière, il brandit son soutien à Israël. Comme si cela l’exonérait. Quels vont être les enjeux et conséquence de cette affaire ? Analyse.

Un antisémitisme décomplexé

À l’été 2013, Jordan Bardella a 17 ans, il est tout juste bachelier et déjà férocement antisémite, un an après avoir rejoint le Rassemblement National en 2012. Bien que les programmes scolaires enseignent à tous les élèves les crimes nazis, le jeune militant est fasciné par Jean-Marie Le Pen et estime que «le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les ecraser et les voler». Ses écrits révèlent une fixation sur la prétendue «mainmise de la communauté juive-sioniste sur le pays» dans la droite ligne de la thèse conspirationniste des Protocoles de Sion partagée par l’extrême droite européenne depuis des décennies.

Tous les motifs de l’antisémitisme sont mobilisés dans le discours du futur président du RN, qui affirme que «toutes les banques sont détenues par des Juifs» et que «un sioniste est forcément juif, et en profondeur. En France, deux bels exemples sont BHL [Bernard Henri-Lévy – ndlr] ou [Jacques] Attali. Et c’est ce qu’ils veulent, un Nouvel Ordre Mondial dominé par Israël, avec bien sûr Jérusalem comme capitale».

Convaincu par Soral, admiratif d’Hitler

Les propos retrouvés par le média d’investigation révèlent que le jeune Bardella est un adepte des thèses misogynes et racistes d’Alain Soral, célèbre vidéaste à l’époque et très apprécié par la fachosphère. «Jordan a regardé des kilomètres de vidéos de Soral et a lu ses bouquins. Il s’est en partie politisé autour de ça», assure un ancien conseiller du président du RN. À propos du polémiste multicondamné pour haine raciale depuis 2007, Bardella écrit : «Ses analyses sont justes car tout se vérifie dans les faits». Il est également un défenseur de l’humoriste Dieudonné, qui venait d’inviter un négationniste sur scène, déclarant que «il mène un vrai combat d’idée».

Mais Bardella ne s’est pas arrêté à Dieudonné ou Alain Soral. Laurent G., un ancien cadre des jeunesses frontistes, raconte sa fascination pour les théories complotistes concernant la «possible survie d’Adolf Hitler après la Seconde Guerre mondiale». Il est aussi féru d’écrits négationnistes, comme le livre de l’écrivain Eustace Mullins «Les Secrets de la Réserve fédérale», qui attribue la création de la banque centrale états-unienne à un complot de banquiers juifs.

Ce serait une grave erreur de feindre l’étonnement, comme le font actuellement de nombreux de médias. Ces documents révèlent le parcours normal d’un jeune frontiste. D’ailleurs, au sein du Front National, le formateur Laurent G. recommande aux nouveaux militants la lecture du dignitaire du IIIe Reich Joseph Goebbels, et son ouvrage «Combat pour Berlin», ainsi que les toiles d’un «peintre autrichien bien connu». Fanatique de la période nazie, Laurent G. loue en avril 2014 les «mérites de l’école révisionniste». Laurent G. confirme à présent dans Médiapart que c’était le fonctionnement habituel du parti, et souligne qu’il n’a «jamais été rappelé à l’ordre». S’étonner de la présence de fascistes dans un parti créé par des pétainistes convaincus et des Waffen-SS serait aussi naïf que d’être choqué par la présence de fourchettes dans une cuisine.

Épuration islamophobe

Loin de se cantonner aux mots, Médiapart évoque également un épisode à l’été 2015, durant lequel Bardella aurait joint la parole aux actes en poussant vers la sortie un militant du parti, Maxime M. Son crime ? Sa conversion à l’islam, gardée secrète, probablement par peur de représailles. Au milieu d’un torrent de mails haineux adressés aux instances départementales du FN pour réclamer son éviction, dans lesquelles siégeait Bardella, Élisabeth C., une militante, se revendique ouvertement «islamophobe». Quelques mois plus tard, cette dernière est investie par le parti dans le cadre des élections départementales de 2015. Là encore, qui est étonné en lisant ces lignes, en-dehors de ceux qui ont avalé le discours sur la «dédiabolisation» du RN ? Du reste, cette islamophobie irrigue la majorité du champ politique, bien au delà des cercles lepénistes.

Hypocrisie politique : le totem israélien

Bardella n’est pas une énième «brebis galeuse» selon l’expression régulièrement utilisée par Bardella lui-même. Le seul caractère spectaculaire de ces révélations est qu’elles visent le numéro 2 du RN, en pleine campagne électorale. Mais Marine Le Pen aussi se rendait à Vienne dans le cadre d’un bal néo-nazi en 2012, au moment où Bardella publiait ses diatribes antisémites. La fille Le Pen est toujours entourée de cadres du GUD, groupuscule ultra-violent et anti-juif.

Jordan Bardella le dit dans ses messages en s’inspirant de Machiavel : «La politique, c’est de la com», il faut dissimuler ce que l’on pense vraiment avant d’arriver au pouvoir. Or, on peut se demander à quoi va servir l’enquête de Médiapart. Le RN est divisé en factions rivales, cette affaire pourrait très bien servir au camp Le Pen. Il liquiderait Bardella, qui prenait un peu trop de place, tout en blanchissant son image. Quoi de mieux comme gage de respectabilité, que de mettre à pied un chef du parti pour montrer qu’il n’est pas antisémite ? Et dans un tel cas de figure, Marine Le Pen ressortirait gagnante de cette opération.

Dès 2013 Louis Aliot, l’ancien chef du FN, expliquait : «C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela. À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste». Ce verrou a aujourd’hui sauté, notamment à la faveur du rapprochement du RN avec les fascistes israéliens, en mal d’alliés européens depuis le déclenchement du génocide à Gaza. Dès le 12 novembre 2023, le RN marchait ainsi avec les macronistes dans une prétendue «manifestation contre l’antisémitisme». En mars 2025, c’était Bardella lui-même qui était invité en Israël, où il avait notamment participé à une conférence sur «la lutte contre l’antisémitisme» pour accentuer sa dédiabolisation.

La riposte du numéro 2 du RN est donc intéressante. Sur Cnews comme sur internet, le politicien assène qu’il n’a «jamais eu aucune ambigüité sur le sujet de la lutte contre l’antisémitisme, au point d’être reçu, en 2025, par le gouvernement israélien». Il était d’ailleurs allé soutenir les génocidaires tout en déclarant la même année que Jean-Marie Le Pen n’était «pas antisémite», en dépit de toutes les évidences.

Brandir le totem israélien est une défense qui n’abuse personne : l’extrême droite européenne soutient le sionisme alors qu’elle reste fondamentalement antisémite. Et les sionistes soutiennent les fascistes européens. Tout le monde y trouve son compte, tout n’est qu’histoire d’opportunisme électoral et d’alliance entre les suprémacismes. Les extrême droites européenne et israélienne partagent une même vision du monde militarisée, coloniale, basée sur une vision ethnique et exterminatrice.

À travers son enquête, Médiapart ne fait que rappeler ce que tout le monde savait déjà. Mais personne ne pourra ignorer ce qui nous attend si le RN arrivait au pouvoir, une fois débarrassé de son vernis. Le loup est dans la bergerie.

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