D’une pierre trois coups : une pirate allemande détruit un site de rencontre néonazi, un service de don de sperme et d’ovulation suprémaciste blanc, et un site professionnel raciste. On vous raconte cette bataille antifasciste numérique.

Viens rencontrer les néonazis de ta région
Les suprémacistes blancs ont une obsession : faire tout plein de bébés blancs et chrétiens, comme Pierre-Édouard Stérin l’expliquait dans une conférence en juin dernier. Cette obsession de la natalité n’est pas une nouveauté. Elle tient une place centrale dans l’idéologie de l’extrême droite, et ce depuis ses débuts. Pour l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, l’État français pétainiste, et plus proches de nous la Hongrie d’Orban ou l’Italie de Georgia Meloni, la natalité est vectrice de l’héritage biologique et culturel. Dans l’Allemagne nazie par exemple, les «lebensborn» étaient des nurseries spéciales, véritables machines à créer des petits aryens, où des femmes répondant aux critères de sélection génétique nazie et mises enceintes par des officiers SS pouvaient passer les mois de leur grossesse et accoucher de manière anonyme.
Sauf que, fort heureusement, les néonazis ne se rencontrent pas (encore) dans chaque bar du coin de nos jours. C’est pourquoi l’une d’eux a eu une la bonne idée de créer Whitedate, l’équivalent de Tinder, mais pour les suprémacistes. Cette néo-nazie se nomme Christiane Horne, elle est allemande, fan de brunch et de Naturgeister (des êtres mythiques du folklore germanique).
Sur la page d’accueil de son site de rencontre, hébergé dans différents pays afin de contourner les législations nationales, une citation d’Antoine de Saint-Exupéry : «Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction». Parmi les critères à cocher, son sexe, son âge, mais aussi «Pro-White», «Traditionalism», «Ethnonationalism», ou encore «National-socialism». Oui, littéralement national-socialisme, l’idéologie nazie. Le site comportait 6600 utilisateurs et utilisatrices à travers le monde, et la France a la chance de se trouver sur le podium, à la 3ème place des pays avec le plus de membres, derrière les États-Unis (3300 membres) et l’Angleterre (400 membres). «Je recherche une femme blanche, peu importe l’âge tant qu’elle est fertile […]. J’ai une haine immense envers les Juifs, mais c’est secondaire» explique Basile, un membre de 38 ans. Si c’est secondaire… La hiérarchie de la haine, l’antisémitisme de second plan ?
Martha Root – ce nom est un pseudonyme – est une hackeuse antifasciste déguisée en Power ranger force rose. Fin 2025, elle décide d’infiltrer le site de néonazis. Grâce à une IA, elle piège les suprémacistes, se faisant passer pour une femme aux «valeurs traditionalistes». Le chatbot correspond avec des dizaines d’individus. Elle extrait quasiment toutes les données : noms, photos, adresses mails, géolocalisations des membres, et les publie sur le site créé pour l’occasion : okstupid.lol, en référence à un autre site de rencontre, okcupid.
Sur la page d’accueil de son site, on trouve cette description : «Le seul endroit où les choix personnels douteux d’une personne rencontrent le monde tragicomique des sites de rencontre d’extrême-droite. J’ai fouillé le bunker de l’amour numérique pour que vous n’ayez pas à le faire (de rien)». D’autres internautes ont de leur côté crée le moteur de recherche fuckwhitedate.net – saluons le choix de l’intitulé, clair, précis, sans bavure – afin de retrouver facilement les informations sur les membres. Des individus aussi insignifiants qu’un conseiller bancaire, un employé municipal de Saint Raphaël, un facteur, des étudiants, ou un ingénieur informatique, explique le média Blast, qui a analysé leurs profils.
«Sauvez votre âme et préservez votre race. Je suis un chrétien évangélique conscient de ma race et je recherche une femme qui partage ma conscience raciale et qui se soucie de préserver l’héritage européen face aux changements démographiques en Europe», explique l’un d’eux, chercheur en électrophysiologie et docteur d’une université de l’ouest. De toute évidence, ce chercheur est un adepte de la théorie fumeuse du grand remplacement. Parmi eux également, d’anciens militaires, mais il est acté depuis longtemps que les rangs de l’armée sont infestés de néonazis. Maël, était combattant au sein du 1er régiment d’infanterie à Sarrebourg, aujourd’hui professeur de «tir sportif», si tant est qu’on puisse imaginer que tirer avec des armes mortelles puisse être un simple sport. Un autre, Jonathan, travaille pour une compagnie militaire privée. Enfin, sans surprise, un candidat RN aux élections municipales dans une ville proche de Marseille est retrouvé sur le site, ainsi qu’un chanteur de métal néonazi condamné pour l’incendie d’églises en Bretagne, afin de dénoncer «la disparition des cultures païennes face au christianisme». Une belle brochette.
Le 29 décembre dernier, la Power ranger rose détruit le site en direct, pendant le Chaos Communication Congress, l’un des plus grands congrès autonomes de sécurité informatique, à Hambourg en Allemagne. Le Congrès entendait «montrer comment la technologie peut être utilisée dans la lutte contre l’extrémisme».
Faire des enfants blancs, fantasme masculiniste
Mais la pirate Martha ne s’arrête pas en si bon chemin : elle supprime les serveurs de WhiteChild, un site qui mettait en relation des donneurs de sperme et d’ovules suprémacistes blancs, ainsi que WhiteDeal, plateforme professionnelle raciste. Sous les applaudissements du congrès, elle s’esclaffe : «Le pire système de sécurité imaginable». À l’heure actuelle, les données ont été confiées au Distributed Denial of Secrets et publiées sous le nom de Whiteleaks. Elles sont consultables par les journalistes et chercheurs.
Parmi les membres du site, seulement 14% de femmes pour 86% d’hommes, et parmi les membres français, une trentaine de femmes contre plus de 300 hommes. «Un ratio hommes-femmes qui fait passer le village des Schtroumpfs pour une utopie féministe» plaisante Martha. Dans toutes les sociétés occidentales, on assiste à la recrudescence des idées masculinistes et suprémacistes surtout chez les hommes, malgré la présence de groupuscules d’extrême droite autoproclamés féministes comme Nemesis ou la tendance tradwife.
Une série d’études publiées dans le Financial Times en janvier 2024 montre que les Américaines de 18 à 30 ans sont de 30 points plus progressistes que les hommes, les Anglaises de 25 points. Les dernières élections allemandes sont également révélatrices : 35% des femmes de 18 à 24 ans ont voté pour Die Linke et 14% pour l’AFD, en miroir inversé des hommes de la même génération, qui ont voté à 27% pour l’AFD et 16% pour Die Linke. Le parti néo-nazi allemand est arrivé en premier chez les jeunes hommes ! Un jeune membre de Whitedate s’inquiète d’ailleurs qu’il n’y ait pas assez de femmes racistes. «Il n’y a pas beaucoup de racistes de mon âge, c’est peut-être différent ici. En tout cas, je l’espère» se plaint l’étudiant de 22 ans de Lyon. Dur dur.
Toutes les héroïnes antifascistes ne portent pas de cape. Juste un costume de Power Ranger force rose.
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