À Mulhouse, une œuvre artistique dénonçant les violences policières indigne plus que les 562 personnes tuées par la police au cours des 20 dernières années. Partout en France, les Beaux Arts se mobilisent.

Le 29 janvier se tenait une performance publique d’étudiant·es à la Hear – Haute école des Arts du Rhin – sur le thème du carnaval et de la fête populaire. Au cours de cette restitution publique, une superbe piñata en carton à l’effigie d’une voiture de police, contenant des titres de presse retraçant les violences policières, a été détruite. Il n’en fallait pas moins pour déclencher le déchaînement médiatique de toute la fachosphère.
La performance, réalisée dans le cadre d’un workshop (lorsque un groupe d’étudiant·es s’assemble pour réaliser un projet collectif) s’inscrit dans un cadre pédagogique et mûrement réfléchie avec les professeurs et intervenants mobilisés dans le projet.
Mais avant même l’issue de la restitution, la mairesse de Mulhouse, Michèle Lutz, issue du parti Les Républicains, est alertée par une de ses adjointes présente à la représentation. La machine se met en branle. Moins d’une heure plus tard, 3 policiers débarquent devant l’école pour constater l’odieux crime. Le soir même, le sous-préfet est mis au courant et se rend à l’école, tandis que Michèle Lutz déclenche l’article 40 du code pénal, qui impose à tout fonctionnaire de signaler un «crime ou un délit» dont il aurait connaissance. En outre, l’élue ne perd pas une seule seconde et fonce sur son compte Instagram pour publier, sans l’accord des étudiant·es, une vidéo mentionnant une performance «outrageante».
La réaction de Michèle Lutz, qui brigue par ailleurs un troisième mandat, n’est pas anodine en pleine période électorale. Les élu·es étant systématiquement invité·es lors de ce type de représentation, la réaction de l’adjointe et de la mairesse est d’autant plus inquiétante qu’aucun dialogue n’a été engagé avec les responsables pédagogiques ou, encore mieux, avec les élèves.
La fachosphère, toute excitée en pleine période de campagne municipale, embraye pour mettre en marche son rouleau compresseur. CNews relaye une fausse information sur l’affaire, Bruno Retailleau dénonce une prétendue «idéologie d’extrême gauche» tandis qu’une élue RN au conseil municipal de Mulhouse réclame carrément l’arrêt des subventions à la Hear. De son coté, Laurent Nunez démarre une enquête judiciaire pour outrage à personnes dépositaires de l’autorité publique et… outrage au drapeau tricolore. Pour ces crimes de lèse-majesté, deux responsables de l’école sont convoqués·es au commissariat.
L’épisode pourrait presque sembler comique, tant une piñata apparaît inoffensive, si seulement ce type d’acharnement n’avait pas des conséquences très concrètes pour les personnes ciblées. Le jour suivant la performance, la personne en charge du standard téléphonique de l’école fond en larmes après avoir été insultée et harcelée toute la journée par des appels incessants. Cette attitude de meute, au mépris de toute forme de liberté artistique, est révélatrice du climat délétère que souhaite instaurer l’extrême droite et ses alliés dès leur arrivée au pouvoir.
Des étudiant·es de la Hear contacté·es par Contre Attaque racontent «l’angoisse et le stress» provoqués par la vendetta médiatique. La publication Instagram de la mairesse, postée sur les réseaux sociaux avant tout entretien préalable avec le directeur de l’école et avec les visages des artistes en devenir parfaitement identifiables, leur fait craindre des «représailles». Défendu·es par le personnel de leur école, ils et elles évoquent les «menaces» des policiers venus à la fin de représentation, qui exigeaient du directeur qu’il livre les noms et prénoms des personnes à l’origine de la représentation.
Depuis ses origines, le carnaval est un espace de fête libre où l’on renverse l’ordre établi, un moment d’effervescence collective et de défoulement populaire. On nomme un faux roi, on se déguise et se moque des puissants, on inverse les genres et les rôles, on «brûle» les idoles. La piñata est un symbole traditionnel des défilés carnavalesques d’Amérique latine, aujourd’hui largement réprimés. S’acharner sur ce type de représentation culturelle et populaire est à l’image du monde que veut nous imposer l’extrême droite : une société rigide et aseptisée.
Partout en France, les étudiant·es en arts se mobilisent
Pour riposter face aux fascistes qui veulent faire taire les moyens d’expression artistiques et politiques, les étudiant·es de dizaines d’école des beaux arts à travers tout la pays s’organisent pour lancer la contre-attaque. Dans un bel élan collectif, les vidéos de piñata explosées par des étudiant·es indigné·es fleurissent sur les réseaux. Les villes d’Annecy, Strasbourg, Nantes, Marseille, Le Mans, Rennes, Amiens, Limoges, Toulouse, Toulon, Poitiers, Clermont, Nîmes, Caen, Angers, Bourges, Aix-en-Provence, Bordeaux ont d’ores et déjà répondu présentes pour apporter leur soutien aux étudiant·es menacé·es et pour la liberté artistique. Voici quelques exemples.


Pour soutenir les étudiants•es mobilisé·es : @ecoles_art_et_design_en_lutte sur Instagram
Leur communiqué à retrouver sur le Club de Mediapart
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