Un tifo qui se déploie lentement sur toute la largeur d’une tribune de stade, porté par des milliers de bras. Sur la bâche, des drapeaux rouges, une explosion, une mine et des ouvriers en deuil. Et ce message, puissant : «Courrières, mars 1906 : ne jamais oublier les sacrifiés du bassin minier».

Cet hommage, accompagné d’une minute de silence, a été organisé à Lens le 8 mars 2026, lors d’un match contre l’équipe de Metz, par le groupe de supporters des Red Tigers. Une initiative magnifique, qui rappelle un drame causé par le capitalisme. Un épisode qui a déclenché une lutte, une vague de solidarité internationale, et bouleversé tous les ouvriers d’Europe : la catastrophe de Courrières.
Le 10 mars 1906, à l’aube, près de Lens, les mineurs descendent dans les entrailles de la terre pour extraire du charbon. Ils triment pour produire le combustible nécessaire à l’industrialisation du pays, dans une région désormais couverte de suie et constellée de corons, où se développe une culture ouvrière singulière.
Ce matin-là, descendre est risqué. Un feu s’était déclaré dans une veine de la mine, et des ingénieurs avaient mis en place un dispositif pour l’étouffer. Un délégué mineur, chargé de la sécurité, demande à ce que personne ne descende tant que le risque n’est pas écarté. Il n’est pas écouté : la rentabilité prime sur la vie des ouvriers.
Aux alentours de 6 heures 30 du matin, plus de 1800 ouvriers sont descendus, quand la poussière de charbon en suspension dans les galeries s’embrase d’un coup. Cela fait sauter plus de 110 kilomètres de tunnels, provoquant un brasier et un blast qui parcourt les galeries à 3300 kilomètres par heure. Des chevaux et des débris sont projetés à plusieurs mètres en surface. Les maisons et les fenêtres tremblent à plusieurs kilomètres à la ronde, et la détonation résonne sur tout le territoire. 700 survivants parviennent à remonter en urgence, mais plus de 1100 restent coincés au fond, dont près de 300 adolescents. Le travail des enfants prolétaires est alors massif. Toute une fosse est inaccessible.
La catastrophe provoque un immense mouvement de solidarité. Les mineurs des compagnies voisines viennent aider, mais aussi des ouvriers allemands qui mènent des recherches, équipés de masques à oxygène, malgré l’hostilité germanophobe qui règne en France. 25 survivants seulement sont remontés. La direction fait preuve d’une inhumanité totale, ne donne aucune information aux familles et arrête les recherches prématurément. Après 72 heures, les opérations de secours sont suspendues. On imagine qu’il n’y aura plus d’autres miraculé, et 16 sauveteurs sont morts en cherchant des survivants.
Les obsèques de centaines de dépouilles remontées ont lieu sous la neige, certains corps sont tellement brûlés qu’ils ne sont plus identifiables et sont jetés dans des fosses communes. C’est un véritable massacre. La colère gronde. 15.000 personnes assistent aux cérémonies et huent le directeur de la compagnie aux cris de «assassins !»
Les mineurs se mettent en grève, pour réclamer la justice et des mesures de sécurité. Ils sont des dizaines de milliers à cesser le travail à la fin du mois de mars. Le gouvernement français n’apporte qu’une réponse : la répression. Le premier flic de France déploie 30.000 soldats dans les corons, qui procèdent à de nombreuses arrestations. Une violence de plus.
En parallèle, les syndicats et la presse de gauche se demandent s’il ne reste pas des survivants, et si les recherches n’ont pas été stoppées trop tôt. La réponse, déchirante, survient le 30 mars, soit 20 jours après l’explosion. 13 survivants remontent seuls des entrailles de la terre, après avoir erré pendant près de trois semaines dans un noir complet, sur des kilomètres, sans aucune ressource. Des miraculés. Un autre mineur arrivera à trouver la sortie au bout de 24 jours. Il y avait donc des survivants, et ils ont été abandonnés. La compagnie a enterré vivantes ses victimes, après les avoir menées à l’abattoir faute de conditions de sécurité correctes.
Un grand mouvement de solidarité permet de lever des cotisations pour les familles endeuillées. Les patrons lâchent du lest sur les repos hebdomadaires, pour tenter de calmer la colère. Cyniques, ils commencent à importer de la main d’œuvre immigrée, considérée comme plus docile, et surtout, ce sont des ouvriers sont loin de chez eux, atomisés, ils auront donc moins de capacité d’organisation. Et qui s’en souciera s’ils meurent au travail ?
Au total, 1099 mineurs ont été emportés dans l’explosion et ses suites. C’est la plus grande catastrophe minière de tous les temps en Europe, et l’un des plus graves accidents industriels de l’histoire. Le mot «rescapé», venu du picard, entre dans le langage courant suite à cet événement tragique.
Dans la région de Lens, 120 ans après, ces martyrs du capitalisme ne sont pas oubliés. En 2006, en 2016 et désormais en 2026, les supporters lensois font vivre cette mémoire au cœur de leur stade.
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