đź’¬ “CASSEURS”, MÉDIAS ET STRATÉGIE : QUELQUES RÉPONSES

RĂ©ponses aux remarques entendues ces derniers jours

Depuis une semaine, la question des « casseurs » et des « black blocs » monopolise les dĂ©bats. Les chaĂ®nes dominantes diffusent en boucle des sujets sur les « violences » et appellent Ă  augmenter la rĂ©pression alors mĂŞme que des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue contre une loi liberticide. Cette manipulation crĂ©e d’importantes divisions au sein mĂŞme du mouvement en cours. Quelques rĂ©ponses pour dĂ©jouer les pièges et la confusion :

« Les revendications sont éclipsées par les violences ».

C’est un titre lu dans Le Monde et une idĂ©e rĂ©pandue chez une partie des opposants au gouvernement. En d’autres termes, le « black bloc » retiendrait l’attention au dĂ©triment de la manif. Sauf qu’il est prouvĂ© que c’est faux. Plusieurs Ă©tudes montrent que les manifestations paisibles ne passent quasiment pas dans les mĂ©dias, et que leurs revendications ne sont jamais entendues. On peut le dĂ©plorer, s’en indigner, mais c’est un fait que vous aurez tous constatĂ©. On ne compte plus les dizaines de manifestations d’enseignants, d’ouvriers, de soignants ou d’autres professions qui passent totalement inaperçues – quelques secondes en fin de JT – parce qu’elles restent sages. Paradoxalement, l’obsession mĂ©diatique pour les dĂ©bordements bĂ©nĂ©ficie Ă  la mobilisation du moment, puisqu’elle fait exister un mouvement dans le dĂ©bat. Elle pousse le pouvoir Ă  rĂ©agir plutĂ´t que d’ignorer totalement le sujet.

« Les médias ne parlent que des affrontements ».

C’est en partie vrai. Mais dans ce cas c’est le traitement mĂ©diatique qu’il faut dĂ©noncer, et pas les actions directes de certains manifestants. Quand bien mĂŞme vous ne partagez pas leurs mĂ©thodes, ce ne sont pas eux qui sont dans les rĂ©dactions. Si BFM TV ne faisait que des sujets sur ceux qui collent des autocollants dans les manifestations, au dĂ©triment de toutes les autres actions et revendications, c’est BFM qu’il faudrait blâmer et non les colleurs d’autocollants. Quoiqu’il en soit, se focaliser sur les affrontements sans dĂ©noncer ce qui les provoque, c’est dĂ©noncer les consĂ©quences sans parler des causes : totalement malhonnĂŞte.

« La violence ne résout rien ».

Depuis quarante ans, le nombre de mobilisations victorieuses est infime. Pourtant, les gouvernements ont tout cassĂ© : retraites, droit du travail, Ă©cologie, libertĂ©s publiques, santé… Les rares victoires ou petites avancĂ©es se comptent sur les doigts d’une main. Parmi elles, le retrait du CPE, arrachĂ© par 3 mois de manifestations sauvages et d’Ă©meutes de la jeunesse. Le projet d’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes, annulĂ© par une rĂ©sistance acharnĂ©e sur le terrain. Et quelques concessions pendant les Gilets Jaunes, obtenues parce que Macron Ă©tait terrorisĂ© par le climat insurrectionnel. Dans un monde idĂ©al, il suffirait d’avoir les bons arguments pour faire entendre raison au gouvernement. Dans la rĂ©alitĂ©, il n’y a que quand le pouvoir se sent menacĂ© qu’il lâche du lest.

« Les casseurs nous discréditent ».

Une partie de la gauche dĂ©nonce les « casseurs » mais s’enthousiasme sur les insurrections, souvent plus violentes, qui ont lieu ailleurs, du Chili Ă  Hong Kong jusqu’aux USA. C’est une vĂ©ritable dissonance cognitive. Cette incohĂ©rence est aussi historique : on ne peut pas prendre la RĂ©volution française, la Commune de Paris ou la RĂ©sistance pour rĂ©fĂ©rences – c’est Ă  dire des moments de lutte armĂ©e – tout en dĂ©nonçant la première poubelle brĂ»lĂ©e. Un peu de logique.

« La police laisse faire les casseurs ».

Cette remarque, entendue partout, n’est pas seulement complètement absurde, vu les milliers de peines et de blessures qui tombent sur les manifestants ces dernières annĂ©es, elle est aussi inquiĂ©tante politiquement. En disant que la police « laisse faire », vous insinuez qu’elle ne rĂ©prime pas assez, ou pas assez efficacement. En bref, vous appelez Ă  encore plus de rĂ©pression, plus d’arrestations, plus de sanctions. Et ça, c’est exactement ce que rĂ©clament les syndicats policiers d’extrĂŞme droite. Et c’est exactement l’objet de la « loi de sĂ©curitĂ© globale ».

«Et les mouvements pacifistes ? ».

Deux citations pour y rĂ©pondre : « Les barricades sont les voix de ceux qu’on n’entend pas », du pasteur non-violent Martin Luther King. Autrement dit, lorsque l’injustice est trop forte et que le pouvoir ne veut rien entendre, la rĂ©volte est lĂ©gitime. MalgrĂ© tous ses appels au calme, Luther King a d’ailleurs Ă©tĂ© assassinĂ©, et le soulèvement massif de milliers d’afro-amĂ©ricains a fait vaciller l’AmĂ©rique raciste de l’Ă©poque. Quant Ă  l’autre modèle des apĂ´tres du pacifisme, Gandhi, il avait dĂ©clarĂ© : « lĂ  oĂą il n’y a le choix qu’entre lâchetĂ© et violence, je conseillerai la violence ». En somme, c’est le pouvoir qui fixe le niveau de tensions. Si les revendications lĂ©gitimes contre le RĂ©gime autoritaire Ă©taient entendues, il n’y aurait pas besoin de rĂ©volte. Si le capitalisme n’Ă©tait pas aussi violent, il n’y aurait pas de violences en retour.

Ne laissons pas les médias aux ordres inverser le réel, nous diviser, et confisquer le récit de nos résistances.