? Lecture : Comment saboter un pipeline ?


Vous déprimez face à l’enchaînement de catastrophes climatiques, politiques et sociales ? Ne cédez pas à l’abattement, tout est encore possible.


Un mouvement social se fait déjà sentir, cette rentrée est le moment de prendre de bonnes résolutions. Pour vous accompagner, nous vous partageons une lecture de circonstance : “Comment saboter un pipeline” d’Andreas Malm, paru aux éditions La Fabrique.

Andreas Malm, maître de conférence en géographie humaine et militant pour le climat en Suède, a des années d’expériences en manifestations et actions diverses. Et aussi pas mal de recul. Il part d’un constat : les luttes pour l’écologie de ces dernières années, aussi incroyables furent-elles, n’ont pas suffit à inverser le cours des événements. Pire, les multinationales, main dans la main avec les États, n’ont jamais autant exploité les énergies fossiles et émis de CO2 dans l’atmosphère. La catastrophe s’accélère et semble inéluctable. À moins d’en tirer les leçons et de repenser la stratégie.

Passant en revue les dernières années du mouvement pour le climat, l’auteur remet en cause la doctrine qui s’est imposée : le pacifisme. Moral et stratégique. Le pacifisme moral a eu son représentant, Bill Mckibben, journaliste et militant, pour qui «il y a une vision spirituelle au cœur de la non-violence. Cette vision correspond à l’idée de tendre l’autre joue, d’endosser la souffrance imméritée». Andreas Malm soulève alors cette question : «Pourquoi serait-il noble de se soumettre à une souffrance qu’on ne mérite pas ? (…) Mais surtout : comment peut-on en faire un principe pour combattre les injustices de la catastrophe climatique ? Si McKibben voulait endosser une souffrance imméritée, il pouvait toujours demander la citoyenneté à la Dominique, créer sa bananeraie et attendre le prochain ouragan.(…) La souffrance imméritée des victimes n’est-elle pas précisément ce qu’il y a de plus répugnant moralement dans la crise actuelle ?». En effet, est-ce moralement acceptable de demander aux habitant.es du Pakistan d’endurer pacifiquement les inondations pendant que les plus riches, responsables du changement climatique, se prélassent sur leurs méga-yachts ?

Mais le principe le plus répandu, initié par Extinction Rebellion et son cofondateur Roger Hallam, est celui du pacifisme stratégique. Ce principe affirme que, selon l’histoire des luttes, «la violence commise par les mouvement sociaux les éloigne systématiquement de leur objectif. Recourir à des méthodes violentes n’est pas tant mauvais qu’impolitique, inefficace, contre-productif». Sauf que cette lecture historique est fausse, ce que démontre Andreas Malm en revenant sur des combats émancipateurs que personne ne remettrait en cause aujourd’hui : la lutte contre l’esclavage, l’engagement des suffragettes, le mouvement pour les droits civiques, la bataille contre l’apartheid, etc. Tous ces moments historiques ont été traversés d’actions militantes violentes qui ont infléchi le cours de choses. Les suffragettes avaient fait de la destruction des biens leur tactique favorite et allaient au contact des hommes politiques et des policiers. Leurs réunions étaient d’ailleurs l’occasion de se former aux techniques d’auto-défense, notamment à travers le jiu-jitsu. «Le pacifisme stratégique présente une histoire aseptisée, dénuée de toute évaluation réaliste de ce qui s’est produit ou non».

Nous faisons face à un constat limpide : «La probabilité que les classes dirigeantes mondiales mettent en place une prohibition mondiale de tout nouveau dispositif émetteur de CO2 parce que les scientifiques le leur demandent, ou parce que des milliards de personnes subiront des dommages terribles si elles ne le font pas (…) est à peu près la même que celle qu’elles s’alignent docilement au pied de la plus haute montage et commencent à se jeter du sommet.» Quand tout a déjà été essayé, en vain, quoi de plus naturel que d’envisager un recours par la force. Question de survie.

Pour cela, il importe de cibler les responsables du changement climatique. Andreas Malm propose de distinguer les émissions de luxe des émissions de subsistance : il faut s’attaquer aux très riches. Notamment à leur «débauche de déplacements en avion, yacht, voiture». Dans une atmosphère déjà saturée de CO2 «les émissions de luxe sont l’équivalent de projectiles balancés dans les airs qui retombent au hasard sur les pauvres». Un crime qui doit cesser. Autre cible : les SUV. «Fin 2019, l’Agence internationale de l’énergie rapportait que c’était le deuxième facteur le plus important de l’augmentation mondiale des émissions de CO2 depuis 2010». Dégonfler les pneus des SUV, comme cela a déjà été fait massivement en Suède – les mettre hors d’état de rouler – participe à sauver des vies. En ce qui concerne les pipelines, Andreas Malm revient sur le parcours de deux militantes, Jessica Reznicek et Ruby Montoya qui, après avoir épuisé toutes les actions possibles contre le Dakota Access Pipeline, ont décidé en 2017 de parcourir l’État pour perforer le pipeline lors de missions éclairs, et mettre le feu aux équipements de plusieurs sites. Retardant ainsi la construction de plusieurs mois. «Face à la défaite, elles ont choisi de passer à la vitesse supérieure plutôt que de capituler». Nul doute qu’avec des actions de sabotage plus massives, la victoire est possible.

Enfin, Andreas Malm rappelle qu’une mobilisation pour le climat ne peut pas se passer de la colère sociale : «D’où qu’on prenne le problème, sous l’angle de l’investissement, de la production ou de la consommation, ce sont les riches qui créent l’urgence, et un mouvement qui ne veut pas manger les riches, avec toute la faim de ceux qui luttent pour leur croûte, ne touchera jamais son but». En résumé, le sabotage de biens nocifs et possédés par les classes dirigeantes est un devoir que les futures générations (si toutefois elles existent) applaudiront, comme nous applaudissons les luttes passées.

À lire.

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