Lettre ouverte d’une bretonne aux manifestant-es


Hommage aux enfants de la terre, habillés de noir, croisés quelque part sur des champs dévastés


Nous avons reçu sur notre boîte mail un texte adressé aux personnes qui se battaient et se battent encore pour une juste répartition de l’eau à Sainte-Soline. Merci à cette personne :

“Hommage aux enfants de la terre, habillés de noir, croisés quelque part sur des champs dévastés.

J’étais à Sainte-Soline le week-end dernier ; j’étais à Sainte-Soline là où une méga-bassine de 16 hectares est en construction, financée en grosse partie par l’argent public pour pomper l’eau dans les nappes phréatiques au profit d’une seule poignée d’exploitations agro-industrielles.

J’étais à Sainte-Soline et je crois bien que j’y ai laissé une partie de mon cœur, car je voudrais encore être auprès d’eux ; auprès de ceux qui sont restés ; auprès de ceux qui, ce week-end ont subi un déploiement inouï des «forces de l’ordre», et auprès de ceux qui aujourd’hui vont subir le déchaînement médiatique mensonger orchestré par «l’état-mafia» et propagé par une presse et une télé «à la solde».

Je regarde quelques commentaires sur les réseaux sociaux et j’ai honte. J’ai honte de tous ces «braves gens» qui éructent leur haine envers ceux qu’ils nomment «voyous» ; qui éructent leur haine sous couvert du «bon ordre» et du «respect de la loi» ; ceux-là même qui ne savent rien de l’histoire des bassines, ni même de l’histoire du monde et qui ne veulent d’ailleurs surtout pas savoir ; ceux-là qui n’entendent que ce que la voix de leurs maîtres leur raconte et qui crieront, une fois la guerre terminée, «Vive la résistance !»

Décidément, Brassens avait bien raison : «Les braves gens n’aiment pas qu’on suive une autre route qu’eux». Et demain, ce seront eux aussi qui s’étonneront de n’avoir plus ni retraite, ni aide sociale lorsqu’ils perdront leur travail, ni eau potable au robinet ? la faute à Pas-de-chance, diront-ils alors.

Qu’il est pratique, n’est-ce pas, de s’insurger contre ces jeunes qui «profitent du système», contre ces «assistés» comme ils les nomment, et de ne surtout pas, mais alors surtout pas regarder du côté de la mafia gouvernementale qui, pendant ce temps, transfère le plus tranquillement du monde ce qu’il reste d’argent public à ses potes milliardaires et en profite au passage pour créer une dette abyssale, histoire d’asservir tout ce petit monde jusqu’à la fin des temps. Cette même mafia qui aujourd’hui veut «ficher S» ceux qu’ils appellent «éco-terroristes»… Quel est le rapport déjà entre le fait de tuer au nom d’une croyance et celui de défendre le Bien Commun face à des intérêts privés ? Oubliant peut-être au passage que ce gouvernement affiche tellement d’affaires en cours que ç’en serait risible si ça n’était si grave ?

Alors oui, j’étais à Sainte-Soline ce week-end au côté de ceux qui manifestent contre cette logique qui nous tue. Des milliers de gens de tous âges, de tous styles, d’ici et d’ailleurs, certains ayant plongé corps et âme dans cette histoire d’eau, d’autres apportant leur soutien d’un jour «ou plus si affinités».

Et puis, il y a vous. Cette jeunesse, jeunes femmes et jeunes hommes, habillée de noir, visages cachés, dont on devinait à peine les regards. Et nous sommes partis à votre suite. Nous avons approché ce méga-monstre de bassine. Expérimentant pour quelques-uns pour la première fois, ce que, du haut de votre jeune âge, vous ne connaissez que trop bien déjà.

Et c’est au beau milieu d’un paysage dévasté par une agriculture qui n’en est plus une, étouffée par les lacrymos, sous les grenades qui volaient, que j’ai ressenti toute votre détermination et votre courage. J’ai vu aussi cette fabuleuse organisation, reflet d’une intelligence collective aiguisée au couteau.

Ils vous disent ultra-violents mais au beau milieu de ce champ de bataille, je n’ai vu que quelques «cœurs brûlants» à l’incroyable gentillesse, semblant apparaître toujours au bon endroit et au bon moment pour tendre une main à qui en avait besoin, malgré le «jeu» dangereux dans lequel nous étions embarqués. Et c’est dans ce chaos que je me suis dit en vous regardant : «les voilà donc, les enfants de la terre ; ils sont là». Cette jeunesse que la plupart ne voulait pas entendre lorsqu’ils nous alertaient du désastre écologique en cours et qui aujourd’hui se voit contrainte d’avancer à corps découverts face à des machines de guerre infernales, tentant le tout pour le tout pour sauver leur monde, pour sauver notre monde. Des pierres contre des fusils, nouvelle saison. Sauf que les fusils, eux, ont bien changés…

J’étais donc à Sainte-Soline ce week-end et j’y ai laissé une partie de mon cœur ; cette partie peut-être qui, ne sachant qui vous étiez, ne trouvait pas comment vous dire merci.

Peut-être alors que ce texte finira par vous parvenir.

Alors à tous ces enfants de la terre habillés de noir, croisés sur des champs dévastés, je voulais vous dire merci. Merci d’être tels que vous êtes, merci de garder bien au chaud cette part d’humanité et de sensibilité sauvage que vous érigez avec superbe au milieu de ces heures sombres. Cette part d’humanité que d’autres semblent avoir perdu.

Merci d’éclairer l’horizon de votre espoir.

Et surtout, je vous souhaite de voir un jour le monde tel que vous le rêvez. Soyez fières et fiers de qui vous êtes et enfin, ne doutez pas que, un peu partout, beaucoup de gens finalement, vous aiment de tout leur cœur.

No bassaran – Hauts les cœurs”


? : Émile Binet

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