?? Il y a 26 ans au Chili : “l’évasion du siècle” de prisonniers révolutionnaires


Histoire : hélicoptère, panier et prison de haute sécurité


Il fait chaud ce 30 décembre 1996 à Santiago, capitale du Chili. Au-dessus de la prison la plus sécurisée du pays, un hélicoptère vrombit, approche de la cour et repart avec quatre prisonniers révolutionnaires. C’était il y a 26 ans. Récit.

En 1973, un général d’extrême droite, Augusto Pinochet, renverse le gouvernement de gauche légitimement élu. Commence une période de terreur : les militaires arrêtent des milliers de militant-es, les torturent, les font disparaître. Pinochet, soutenu par les États-Unis, impose au pays une politique ultra-libérale et dictatoriale. Les communistes chiliens s’organisent. Ils n’ont pas réussi à empêcher le coup d’État d’extrême droite et veulent organiser la riposte. Ils s’entraînent à la guérilla et à la clandestinité, s’arment et créent en 1983 le “Front patriotique Manuel Rodríguez”.

Les actions du “Front” combinées aux luttes sociales contribuent à affaiblir Pinochet. Une transition démocratique a lieu après un référendum en 1988. Le dictateur doit quitter le sommet du pouvoir, mais reste commandant des forces armées. La situation reste fragile, précaire, incertaine. Le FPMR poursuit ses actions, notamment des attaques contre les anciens tortionnaires de la dictature.

Ce sont pour ces actions que quatre prisonniers politiques du FPMR sont derrière les barreaux de la prison de haute sécurité du Chili en 1996 : Mauricio Hernández Norambuena, Ricardo Palma Salamanca, Patricio Ortiz Montenegro et Pablo Muñoz Hoffman.

Leurs camarades ont organisé l’opération “Vuelo de justicia”, “le vol de la justice”, une évasion en hélicoptère. Plus fort qu’un film d’action, cette opération réalisée en 58 secondes, sans faire de blessé ni de mort, va durablement marquer l’esprit des chiliens.

Des militants du FPMR s’entraînent secrètement à conduire un hélicoptère, puis se font passer pour des touristes dans le cadre d’un vol de loisir et simulent un malaise en vol. Ils forcent l’appareil à se poser, virent le commandant de bord et prennent possession de l’hélicoptère. Ils y accrochent une nacelle suspendue, une sorte de gros panier pouvant contenir plusieurs hommes et renforcé pour arrêter les balles. Plein gaz vers la prison.

Au-dessus de Santiago, ils s’approchent du complexe pénitentiaire avec des armes automatiques. À 15h l’hélicoptère est au-dessus de la prison et envoie quelques rafales de fusil pour intimider les gardiens, qui ne résistent pas et courent se mettre à l’abri.

Les prisonniers politiques sont dans la cour et ont laissé un seau jaune pour signaler leur présence à l’hélicoptère. L’appareil descend, la nacelle s’approche du sol avec précision. Deux prisonniers parviennent à entrer dedans. Deux autres restent accrochés dans le vide, suspendus au panier, avant que l’hélicoptère ne reparte. Un vol à 200 km/h au-dessus de la capitale, tenu à bout de bras à une nacelle elle-même suspendue à un hélicoptère ! L’un d’eux crie qu’il va lâcher prise à environ 500 mètres d’altitude. Il tient bon. L’engin se pose sur un terrain de football d’un parc en-dehors de la ville. Une voiture les attend, remplie d’armes, moteur en marche. Les fugitifs parviennent à s’évanouir dans la nature. Aucune goutte de sang n’a été versée. Les télévisions parlent en boucle du coup d’éclat.

L’un d’eux, Mauricio, sera repris et emprisonné longuement au Brésil. Transféré à Santiago en août 2019 dans le cadre d’une procédure d’extradition, il voit naître la grande révolte qui a démarré la même année au Chili et qui perdure aujourd’hui. Il écrit de sa cellule : “L’avenir continue d’être ouvert par le peuple en participant à des dialogues et débats collectifs et fraternels”. Ricardo a obtenu l’asile politique en France en novembre 2018. Pablo continue de vivre dans la clandestinité et Patricio a obtenu l’asile politique en Suisse en 2005.

Des fresques de cette “évasion du siècle”, de ce “vol pour la justice” représentant l’improbable et héroïque évasion dans un hélicoptère emportant un panier rempli de prisonniers, fleurissent encore aujourd’hui, 26 ans après, sur les murs du Chili.

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