L’Assemblée est-elle une “ZAD” ou un “camp de gitans” ?


Histoire : quand des manifestations armées envahissaient l’Assemblée


Tableau de Thomas Degeorge représentant le peuple de Paris qui bordélise réellement l'Assemblée

C’est le refrain des médias et de la droite depuis plusieurs jours. L’Assemblée Nationale serait transformée en «ZAD» à l’occasion de la réforme des retraites. La gauche est accusée de «bordéliser» les débats en s’opposant à la mesure. Un sénateur Républicain a même estimé que l’Assemblée était devenue un «camp de gitans». Racisme décomplexé, mépris de classe, censure, tout y est. Vendredi 10 février, le député Thomas Portes a été exclu 15 jours de l’Assemblée pour avoir diffusé une photo où il pose le pied sur un ballon avec une photo du ministre du Travail. C’est la sanction la plus sévère. Pour un ballon. À égalité avec le député d’extrême droite de Fournas qui avait hurlé «qu’il retourne en Afrique» a un député noir.

Mais alors, en 2023, l’Assemblée est-elle vraiment en train de devenir une ZAD ? Un peu d’histoire.

Le début de l’Assemblée Nationale comme lieu de délibération politique par des élus du peuple remonte à la Révolution française. À l’époque, Paris n’était pas la capitale des magasins bio, ni des bars à chats et des loyers exorbitants. Ses faubourgs sont peuplés de petits artisans, d’ouvriers, de sans-abris qui travaillent à la journée, bref, par le prolétariat. Les rois détestent d’ailleurs Paris, ville populaire qu’ils jugent hostile et dangereuse, c’est pour cela qu’ils se sont installés à Versailles.

Durant la Révolution, une Assemblée Constituante puis une Convention réunissent les députés. Et cela n’a rien à voir avec le Parlement bien surveillé qu’on connaît aujourd’hui. À l’époque, le peuple de Paris envahit régulièrement l’Assemblée en plein débat, avec des armes : sabres, piques, pistolets… La démocratie participative.

Les pétitions ne se signent pas sur Change.org : elles sont directement amenées à l’Assemblée par des groupes de Sans-culottes bien énervés, qui les lisent sur l’estrade. On imagine que les députés entendent ainsi un peu mieux les demandes.

Un épisode marque les esprits. Le 20 mai 1795, le peuple de Paris affamé envahit l’Assemblée. Le député du Finistère tente d’empêcher des personnes de s’approcher de la tribune, il reçoit un coup de sabre. Dans le chaos, le député Jean-Bertrand Ferraud est exécuté, puis sa tête est exhibée par les manifestants aux autres députés dans la chambre ! Les protestataires exigent que soient votés des décrets visant à soulager la faim des Parisiens en assurant une meilleure distribution du pain et un contrôle du prix des denrées.

Plusieurs peintres ont représenté cet épisode, notamment Thomas Degeorge, auteur du tableau qui illustre cet article, ou le célèbre Fragonard, qui ajoute même dans sa peinture des chiens et bagarres au sabre dans l’Assemblée.

Durant la Révolution, le peuple de Paris est armé et organisé. Il met les élus sous pression, encercle régulièrement l’Assemblée avec des canons. Les députés sont menacés régulièrement. Le 10 août 1792, lors d’une journée insurrectionnelle, le roi se réfugie à l’Assemblée, qui se retrouve en partie envahie et dévastée. Dans la foulée, l’Assemblée vote la suspension des pouvoirs du roi. C’est ainsi que naît la République. Plus efficace qu’une manif entre Bastille et Nation.

Le 31 mai 1793, à Paris, le tocsin sonne pour donner le signal de l’insurrection contre la Convention. La foule assiège les bâtiments de l’Assemblée. Les sans-culottes réclament le partage du pain, une armée révolutionnaire et l’exclusion des députés de droite. Ça ne fait pas dans la dentelle. À côté, les débats de 2023 ressemblent à des parties de scrabble.

Deux siècles plus tard, les députés se sont habitués à ne jamais rendre de comptes, à ne jamais assumer les conséquences des mesures qu’ils font subir aux autres. Ils poussent de grands cris pour un ballon où lorsque quelqu’un leur rappelle une mesure qu’ils ont voté. Imaginez un Parlement que des Gilets Jaunes et des dockers envahiraient régulièrement, et où des types comme Dussopt ou Ciotti recevraient des patates lorsqu’ils ont été impolis ou qu’ils ont pris une décision anti-sociale. La République, c’était mieux avant ?

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