«Justice de merde» : un gendarme acquitté après avoir tué un homme d’une balle dans la tête


Des nouvelles de l’impunité policière


Il s’appelait Henri Lenfant, il avait 22 ans et il a été abattu par un gendarme d’une balle dans la tête dans le Pas-de-Calais le 28 septembre 2018. La justice vient de prononcer un nouvel acquittement pour ces faits accablants.

Membre de la communauté des voyageurs, la victime était père de deux enfants et a été abattue lors de son interpellation organisée par le GIGN. Douze militaires d’élite étaient ainsi présents sur le dispositif de cette interpellation dans le cadre d’une «enquête judiciaire portant sur des vols réalisés la nuit dans les environs» rapporte Libération.

Les militaires avaient ainsi investi un parking tout près du terrain où vivaient les voyageurs, dont la jeune victime directement visée par les militaires, qui désignent d’ailleurs Henri Lenfant comme «l’adversaire» lors du procès.

La voiture de la victime, sur laquelle avait été installée un dispositif de géolocalisation, arrive sur le parking dans les alentours de 3h du matin avec trois personnes à son bord. En planque, les militaires lancent l’assaut. La victime s’agrippe au volant, moteur éteint, alors que les deux autres passagers prennent la fuite. Alexandre B., l’un des militaires, entre alors à l’avant du véhicule sur le siège passager. «Les gendarmes essayent de l’extirper du véhicule, mais il refuse de sortir. Côté passager, portière ouverte, Alexandre B. tire le frein à main, à genoux sur le siège passager et s’applique, en vain, à retirer les clés du contact» raconte le Parisien à partir du récit des gendarmes.

Les gendarmes, seuls témoins de la scène, affirment que le tir à bout portant et en pleine tête a eu lieu alors que la victime avait redémarré la voiture. Sans surprise, les dépositions des gendarmes sont parfaitement coordonnées, six ans après les faits. Ils défendent tous l’absolue nécessité du tir dans le cadre de la légitime défense.

Pourtant à chaud, juste après les faits, leurs témoignages n’avaient pas toujours été aussi cadrés, parlant une fois de «bras coincé dans la voiture», «d’embardée du véhicule»… de nombreuses explications «difficilement compatibles avec les éléments matériels de la procédure» assure le journal Libération : aucun gendarme blessé, la victime n’était pas armée et n’avait aucune autre blessure que celle par balle au niveau de l’arrière de la tête et qui a été tirée à bout portant comme le démontre les résidus de poudre sur le crâne de la victime. Ces témoignages sont aussi décrédibilisés par la reconstitution de la scène.

Malgré des faits gravissimes, la justice n’a pas choisi de qualifier les faits d’homicide, mais de «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner», une qualification qui fait donc encourir une peine moins sévère. L’élément intentionnel du meurtre n’a pas été retenu par les magistrats… une balle dans la tête tirée à bout portant par une personne dépositaire de l’autorité publique ne colle donc pas avec la volonté de tuer quelqu’un selon les magistrats.

L’affaire était jugée du 19 au 22 février 2024 devant la cour criminelle du Pas de Calais, une cour composée uniquement de magistrat-es professionnel-les contrairement aux Cours d’Assises composées d’un jury populaire. Celle-ci a estimé que «le danger»justifiait le tir en pleine tête du gendarme lors de l’interpellation du jeune homme. Le gendarme a donc été acquitté alors même que «le récit du militaire du GIGN était fragilisé par les éléments de procédure».

«Justice de merde» s’est écrié le père de la victime à l’annonce de ce verdict indigne. Durant cette audience qui a duré quatre jours, les proches de la victime ont également du supporter les plaintes du gendarme assassin, qui se victimisait de sa mise en examen et de son simple placement sous contrôle judiciaire qui lui interdisait de porter une arme. Mais celui-ci n’a pas non plus été relevé de ses fonctions, seulement affecté à des tâches administratives. Le gendarme responsable de la mort d’un jeune de 22 ans a donc eu l’indécence de se plaindre de sa situation devant la Cour.

L’avocat général, représentant du ministère public, contre toute attente, met en doute la version du gendarme, insistant même sur le fait que la jeune victime a bien été «abattue» par le gendarme. Considérant que celui-ci n’avait pas à faire usage de son arme, le procureur requérait 2 ans de prison ferme et 5 ans d’interdiction de porter une arme.

La défense du gendarme, quand à elle, recrache les mêmes justifications à chaque meurtre commis par les forces de l’ordre : «Comment aurait-il pu faire autrement»… que de tirer à bout portant avec une arme à feu à l’arrière du crâne d’une personne non-armée ? Elle plaide l’irresponsabilité pénale sur le fondement des faits justificatifs de la légitime défense et du droit à l’usage d’armes prévu par le Code de la sécurité intérieure. Des dispositions législatives qui précisent pourtant que l’usage d’armes doit correspondre à des «cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée».

La complaisance des magistrats envers l’accusé semblait totale. Au moment même de l’interrogatoire de celui-ci devant l’audience, alors qu’il commençait à se laisser aller aux confidences en fondant en larmes et semblait prêt à faire des confidences gênantes…la présidente d’audience a demandé la suspension de l’audience afin que l’accusé se remette de ses émotions. L’audience ne reprend que 15 minutes plus tard, on ne saura jamais les révélations que le gendarme était sur le point de faire… Les proches de la victime se sont vues privés honteusement de la manifestation de la vérité par l’aide de la présidente du tribunal, venue à la rescousse d’un accusé sur le point de parler.

Au terme de ce procès, le gendarme meurtrier est donc innocenté par les juges, estimant que «la situation de danger permettait d’ouvrir le feu». Dès le lendemain, le parquet a néanmoins interjeté appel de la décision de la Cour criminelle, une décision assez surprenante. Un nouveau procès se tiendra devant la Cour d’Assises du Nord dans les mois à venir.

Cette affaire rappelle le décès d’Angelo Garand en 2017, lui aussi membre de la communauté des gens du voyage, et lui aussi abattu par le GIGN, la même unité que pour Henri Lenfant. Sa mort avait été suivie d’un non-lieu révélant le racisme d’État anti-tsigane, très présent au sein des autorités françaises.


Qu’importe la complicité des juges pour maquiller les crimes des forces de l’ordre, personne n’est dupe, surtout pas la famille d’Henri, qui se bat depuis 6 ans pour obtenir justice et vérité.


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