Que s’est-il passé à Lyon le 12 février ? Ce que l’on sait des événements trois jours après les faits


On fait le point au milieu de la tempête propagandiste


Le narratif créé par les fascistes lyonnais s'est imposé à tous, malgré les informations contradictoires qui circulent.

La nuit dernière, des permanences de la France Insoumise et du syndicat Solidaires ont été attaquées dans plusieurs villes. D’autres suivront dans les prochains jours, car l’extrême droite appelle partout à la violence et à la guerre. Et elle est encouragée par toute la classe politique.

Le narratif créé par les fascistes lyonnais s’est imposé à tous : un homme présenté comme un «étudiant, choriste catholique, et philosophe de 23 ans» aurait été assassiné sans raison par des «antifas». Jean-François Bellamy de LR parle d’un jeune venu «manifester pacifiquement». Bruno Retailleau parle d’un «tabassage à mort terrifiant» commis par «l’ultra-gauche et LFI». Le 14 février il tweete : «Ce n’est pas la police qui tue, c’est l’extrême gauche» et justifie les attaques de permanences insoumise. Raphaël Glucksmann et plusieurs députés LFI tweetent des condamnations, alors que François Ruffin appelle à «punir sévèrement» les antifascistes.

Tout cet emballement alors que, depuis près de trois jours, des informations contradictoires et hors contexte circulent, attisées par l’empire médiatique de Bolloré. On fait le point sur ce qui est factuel, ce qui est inventé, ce qui est mensonger.

L’extrême droite obtient enfin son martyr

Le mode opératoire de Némésis est connu depuis des années : ce groupe de femmes nationalistes instrumentalise le féminisme pour s’en prendre aux étrangers. En revanche, cela ne dérange pas Némésis d’aller sur le plateau de Morandini, prédateur sexuel condamné, ni de fréquenter des militants d’extrême droite ayant commis, entre autres, des violences sexistes.

Némésis utilise toujours la même méthode : attaquer les événements de gauche avec un maximum de caméras, filmer la moindre réaction, puis se protéger derrière un service d’ordre de gros bras fascistes bien virils (ou de policiers) une fois qu’elles ont provoqué le conflit. Après avoir savamment choisi les bonnes images pour se victimiser, elles sont systématiquement invitées sur Cnews et Europe 1 pour aller raconter que les antifascistes sont méchants. Ce scénario a été répété des dizaines de fois.

Cette fois-ci, elles ont débarqué devant une conférence de Rima Hassan à Lyon avec une banderole insultante, accompagnées, selon leur propre aveux, de «15 copains» pour les protéger. Des militants d’extrême droite comme elles, qui savaient parfaitement qu’ils allaient à la confrontation. Pourtant, alors que toute son action repose sur la communication, Némésis n’a obtenu aucune image du fameux «lynchage» de Quentin. Pour cause, ce dernier a été pris en charge à plusieurs kilomètres de cette conférence, des heures plus tard.

Pourtant, alors que Quentin était encore dans le coma, Alice Cordier, la cheffe de Némésis, avait déjà passé des heures sur Cnews, et ses sbires saturaient toutes les chaînes d’info. Des affiches étaient même diffusées sur les réseaux sociaux, avec le slogan «l’extrême gauche tue». Comme si les graphistes du collectif les avaient préparées à l’avance. Surtout, Alice Cordier faisait un aveu sur Cnews: «Ça fait des années qu’on prévient que ça allait arriver, on a toujours dit qu’un jour, il y aurait un mort». Elle reconnaît donc que ses attaques répétées visent à obtenir un martyr. Elle jubile, c’est chose faite.

Le 12 février au soir, juste après leur provocation devant le meeting de Rima Hassan, les membres de Némésis se prenaient en photo en train de faire la fête dans un bar lyonnais, avec l’équipe du média d’extrême droite Frontières. Quentin venait d’être hospitalisé.

Une martyrologie sans nom ni visage

L’extrême droite vient de créer le premier martyr de l’histoire dont ni le nom ni le visage ne sont rendus publics. On le sait, quand l’extrême droite tue quelqu’un, par exemple Clément Méric, son nom fuite le jour même, sa photo fait la Une des médias, la police fouille son éventuel casier judiciaire pour le salir et justifier sa mort. Il en va de même pour les victimes de violences policières.

Pour Quentin, aucune information ne filtre. Certain militants d’extrême droite particulièrement abrutis ont même généré une fausse photo du défunt par IA pour alimenter leur propagande, provoquant la colère des proches de Quentin, qui leur ont demandé de la retirer. Une de ces images montrait un jeune homme aux yeux bleus tenant un tract de Bardella : une image artificielle. Finalement, c’est un dessin angoissant sur fond bleu blanc rouge qui circule partout, jusque sur l’écran de Cnews. Pourquoi dissimuler l’identité de la victime à ce point ? Qu’y-aurait-t-il à cacher sur un jeune homme choriste et philosophe ?

Un militant pétainiste qui «aimait la lutte à mort» selon ses propres camarades

De France Info à BFM, Quentin est présenté comme le gendre idéal, un parfait petit gars qui allait à la messe. En réalité, ce sont ses propres camarades qui en parlent le mieux. Le collectif néo-nazi Luminis Paris, connu pour ses agressions violentes et son antisémitisme, publiait un communiqué le 14 février expliquant : «Quentin était un camarade, un jeune catholique de 23 ans, un militant nationaliste dont l’engagement radical dépassait largement le rôle ‘d’agent de sécurité’ pour le Collectif Némesis. Les derniers mots de Quentin ont été : ‘On remet ça, les gars’. Comme lui, la lutte à mort nous rend joyeux. Nous ferons payer aux assassins de notre peuple».

Quentin n’était donc pas seulement choriste, il aimait la «lutte à mort» et avait apprécié sa bagarre avec les «antifas». En tout cas, ce sont ses proches camarades qui le disent. L’Action Française, groupe royaliste et pétainiste viscéralement antisémite, connu pour ses crimes depuis les années 1930, revendiquait également hier la présence de Quentin parmi ses adhérents. Il avait aussi rejoint les rangs des franges catholiques les plus intégristes, à savoir l’Academia Christiana. Cette organisation a pour devise « Catholiques et enracinés », elle parle d’une reconquête de la France à réaliser, et de la déportation de masse des populations jugées non-européennes.

Médiapart rapporte que le défunt était aussi membre du groupuscule néofasciste Allobroges Bourgoin, qui défile chaque année à Paris avec la crème des néonazis venus de toute l’Europe. Le 14 février, un autre groupe néonazi, le RED basé à Angers, organise carrément un rassemblement avec une banderole «On remettra ça». La phrase attribuée à Quentin après l’attaque du meeting de Rima Hassan. La dissonance est énorme entre le récit victimaire des médias et ce que revendiquent ses propres camarades.

Notre équipe a tenté d’identifier leurs réseaux, et a retrouvé sans difficulté plusieurs comptes d’individus disant être amis ou colocataires de Quentin. Certain ont été supprimés récemment, comme pour faire le ménage. Ceux toujours en ligne arborent des croix celtiques et autres symboles fascistes, ont publié des messages racistes, revendiquent la violence. C’est donc bien de la frange la plus radicale de l’extrême droite lyonnaise, ville connue pour les agressions commises par ses groupes fascistes, dont il s’agit. Voilà, peut-être, pourquoi l’identité de Quentin est aussi protégée. Pour maintenir l’image du gentil non violent plutôt que du nostalgique de Pétain qui veut «remettre ça».

Un déroulé confus

Dans ses nombreuses interventions, Némésis a raconté tout et n’importe quoi sur le déroulé : une fois Quentin aurait été poignardé, une autre il aurait reçu des coups au sol et serait tombé dans le coma, ou encore il serait rentré chez lui et serait senti mal plus tard… Aucune de ces versions n’est attestée, et celle des coups de couteau est une invention pure et simple, qui a pourtant été largement reprise par les médias mainstream.

TF1 a diffusé le 14 février une courte vidéo prise par un riverain montrant la fin d’une bagarre : trois personnes sont violemment frappées au sol. Il n’y a aucun élément permettant d’attribuer l’appartenance des individus sur les images, et il manque le début de l’altercation. Ce témoin explique «Ça a commencé avec deux groupes qui s’affrontaient, qui se faisaient face-face» avec «une vingtaine» de personnes de chaque côté, autour de 17h. Il s’agirait donc bien d’une rixe entre deux groupes, dont l’un aurait abandonné trois de ses membres après avoir perdu.

D’autres témoins confirment cette version à Médiapart : une femme parle d’«au moins une vingtaine d’hommes» qui se battent. «Ils se sont jetés au milieu de la rue, ça n’a vraiment duré que cinq minutes en tout. Ils ont balancé un fumigène jusqu’à notre porte, il y avait de la fumée partout». Cela ressemble à un affrontement entre deux groupes, comme il y en a souvent à Lyon, qui aurait mal fini. Mais pas un guet-apens ni un meurtre prémédité comme on l’entend partout.

Une zone d’ombre persiste. Selon plusieurs médias, Quentin a été pris en charge à 19h40, à plusieurs kilomètres de la scène diffusée sur TF1. Plus de deux heures se sont donc écoulées, car la vidéo montre une bagarre en plein jour, et à 19h40 il fait nuit noire. Quentin serait donc rentré chez lui avec ses amis, et aurait fait un malaise bien plus tard. En effet, les urgences de l’hôpital Saint-Joseph Saint Luc de Lyon se trouvent à proximité de la bagarre filmée, et il ne s’y est pas rendu. À tel point que Le Monde écrivait le 13 février que «cet événement n’a pas été spécialement signalé, ni mis en relation avec des incidents».

Soit la vidéo montre un autre affrontement, ce qui est courant à Lyon, et la personne frappée au sol n’est pas Quentin. Soit ses amis ne lui ont pas porté assistance alors qu’il était gravement blessé pendant des heures. Quelle que soit la version, Quentin n’a pas été «laissé pour mort».

Camp de la vie contre idéologie de mort

Rappelons une évidence : notre camp se bat pour la vie. La défense de l’environnement, l’égalité, une vie harmonieuse et débarrassée des dominations. Aucune vie n’est à supprimer.

L’extrême droite, en revanche, a toujours été du côté de la mort. La mort des plus faibles, des étrangers, des minorités, des opposants. L’amour de la mort est inscrit dans leur vision du monde. Le slogan des franquistes était littéralement «Viva la muerte», celui des troupes de Mussolini «Me ne frego», «Je m’en fous», signifiant l’indifférence face à la mort. Les SS chantaient «Le diable marche avec nous» et avaient pour emblème la tête de mort.

C’est cet imaginaire que charrient tous les fascismes, et il ne faut jamais l’oublier quand on parle politique aujourd’hui. Ce ne sont pas les antifascistes qui cherchent à tuer, ils ne font que riposter à une violence existante. C’est bien l’Action Française et les autres groupes d’extrême droite qui ont toujours appelé à éliminer les Juifs, les étrangers, les métèques, les LGBT, les communistes. Cette extrême droite est héritière des régimes les plus criminels et meurtriers de l’histoire, qui ont tué, torturé, déporté ou détruit des villages pendant la guerre. La diabolisation en cours est une opération de renversement.

La police a laissé faire

Enfin, Le Monde révèle une information intéressante. Le 12 février, la police dit être intervenue contre une vingtaine de «militants d’ultragauche» qui manifestaient contre une conférence sur la guerre, à l’Université de Lyon 3. Cet événement n’a rien à voir ni avec la conférence de Rima Hassan, ni avec la bagarre, il se trouve dans un autre arrondissement. Mais il est révélateur : la police était mobilisée contre des antimilitaristes, mais pas contre Némésis.

C’est d’ailleurs pour cela que les autorités expliquent qu’«à aucun moment il n’a été signalé de violences graves, ni de blessés sur les deux lieux concernés». La police était focalisée contre la gauche et laissait faire l’extrême droite, elle est donc passée à côté de l’événement.

La méthode israélienne de la galaxie Bolloré

Malgré ces nombreuses zones d’ombre, la galaxie Bolloré a imposé son narratif. Les agresseurs sont transformés en agressés. Des nostalgiques de Pétain qui font régner la terreur depuis des années à Lyon sont les gentils de l’histoire. Il ne fait pourtant aucun doute que si un antifasciste avait été tué dans la même rixe, toute la droite et l’extrême droite auraient répété qu’il l’avait «bien cherché». Comme elles l’avaient d’ailleurs fait pour Clément Méric, et plus globalement pour toutes les victimes de crimes racistes et policiers.

Les appels à classer l’antifascisme comme «terroriste» se multiplient, les attaques contre LFI et la gauche s’intensifient, les médias de masse désinforment éhontément. L’extrême droite française applique ce que l’on pourrait qualifier de «méthode israélienne». Agresser et provoquer pendant des années, comme ce que font les colons en Palestine. Et quand, finalement, il y a une réponse, c’est cette réponse et uniquement celle-là qui est montrée, criminalisée, montée en épingle, sortie de son contexte. Pour alimenter un nouveau cycle de violences, toujours plus terrible et macabre.

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