Le Ministre de l’Intérieur a fait traquer l’eurodéputée Rima Hassan et a dissimulé des éléments cruciaux dans l’affaire Deranque : il doit tomber.

La police a pisté Rima Hassan pendant trois mois pour la faire tomber
Le 2 avril dernier, l’eurodéputée Rima Hassan subissait une garde à vue arbitraire pour un tweet. Mais le véritable but de cette arrestation était de la salir : pendant 24 heures, quasiment minute par minute, BFM, LCI, France Info et les autres ont commenté une prétendue consommation de 3MMC, une drogue de synthèse, par Rima Hassan. En quelques heures, la chaîne BFM a affiché pas moins de 12 bandeaux répétant que l’élue détenait de la «drogue dure», tout en invitant sur le plateau des élus d’extrême droite pour salir l’élue. Une semaine plus tard, la justice annonçait pudiquement que la procédure pour détention présumée de stupéfiants était «classée sans suite», car les fameuses analyses avaient conclu… qu’il n’y avait aucune drogue dans le sac de l’eurodéputée. Toute la campagne diffamatoire reposait sur des mensonges. Aucune excuse n’a été présentée par les médias, ni par un quelconque responsable policier.
On sait désormais que c’est le porte-parole du ministère de la Justice en personne, Sacha Straub Kahn, ancien communiquant de Nicolas Sarkozy, qui a organisé cette mise en scène, en «informant» des journalistes pendant la garde à vue.
C’est donc, déjà, une affaire d’État. Mais le 16 avril, Médiapart révèle qu’en plus, la police a pisté Rima Hassan jour et nuit pendant trois mois, sans aucune justification, avant sa garde à vue. Pour «définir son emploi du temps», une équipe d’enquêteurs a contacté Air France et la SNCF pour retracer tous ses déplacements, ils ont épluché ses publications en ligne, analysé ses vidéos «pour déterminer où elle se situe» et ont même travailler avec l’agence Europol, la police criminelle européenne ! Oui, pour un tweet.
Mais ce n’est pas tout, les policiers «ont effectué des recherches en passant par l’Agence nationale des données de voyage pour savoir où elle avait circulé par le passé», ils ont géolocalisé son téléphone en temps réel pendant des semaines, mais aussi sur les trois mois précédant sa convocation. Dans le dossier, ils font une liste détaillée de chaque trajet, en nommant des villes et des rues. Et tout cela sans qu’il n’y ait aucun lien avec la procédure visant son tweet.
Au moment où Rima Hassan se rend à sa convocation au commissariat, les policiers sont encore en train de la traquer, elle explique à Médiapart : «Lorsque mes affaires ont été inventoriées, un policier s’est étonné de constater que j’avais seulement un iPad, et pas mon téléphone. Il m’a indiqué savoir que je l’avais quelques minutes avant à gare du Nord. J’ai précisé l’avoir laissé à un collaborateur mais cette question m’a interpellée». Et si l’objectif réel de cette convocation n’était pas, surtout, de pouvoir saisir et fouiller de fond en comble le téléphone ? Et avant cela, de trouver des informations compromettantes ou personnelles sur l’élue, pour la faire chanter, la salir ?
Quoiqu’il en soit, cette affaire relève de la barbouzerie. L’État français a inventé une présence de drogue pour salir une députée de l’opposition, après avoir mis une équipe d’enquêteurs pour fouiller son intimité jusqu’aux moindres recoins. Ce sont des méthodes de dictature. Et si la police se permet cela avec une élue de premier rang, imaginez le niveau de surveillance et de perversité déployée contre de simples militant·es qui dérangent, par exemple sur les questions de répression, d’antiracisme ou d’anticolonialisme.
L’affaire Deranque, une autre barbouzerie
À la fin de mois de mars, on apprenait que les services de renseignement, sous l’ordre de Laurent Nunez, avaient assisté à toute la bagarre mortelle du 12 février à Lyon. Selon BFM, des policiers du renseignement se trouvaient «dans les rues aux alentours plus d’une heure avant le début» de la conférence de Rima Hassan. Ils ont donc tout vu : les provocations de Némésis, le groupe néo-nazi qui préparait le guet-apens, le groupe antifasciste, l’affrontement… Tout !
Plusieurs photos prises par la police montrent le groupe antifasciste, puis la bagarre, et enfin Quentin Deranque qui repart : «Grâce à sa tenue vestimentaire, il est formellement identifié, tentant de se relever», expliquait une source proche de l’enquête. Les policiers ont tout vu, tout photographié, et ont délibérément laissé la bagarre se produire, en connaissant parfaitement le risque. Ils étaient d’ailleurs sur les lieux précisément pour cela. Ils ne sont pas intervenus alors que le groupe néofasciste avait des armes et utilisait notamment un fumigène brûlant. Ils ont vu le néo-nazi se relever et repartir, et ne lui ont pas porté secours. Était-ce un choix pour incriminer le plus durement possible les antifascistes ?
Tout le monde, dans l’appareil policier, jusqu’au Ministre de l’Intérieur, connaissait le déroulé des faits et les protagonistes dès l’instant où il s’est produit. Pourtant les médias ont lancé une campagne sur un «lynchage» de «jeune catholique» inventé de toutes pièces, et ont relayé pendant des semaines la parole de l’extrême droite. À aucun moment Laurent Nunez et ses services, qui avaient tous les éléments, n’ont fait de démenti. Pire, le lendemain de la mort de Deranque, Nunez parlait lui aussi d’un «lynchage» et d’une «violence criminelle» alors que ses agents avaient toutes images. Et l’Assemblée Nationale a rendu hommage au néo-nazi, alors que le gouvernement n’ignorait rien.
L’affaire est tellement crapuleuse qu’on peut désormais se demander si les agents du renseignement n’ont pas demandé à leurs collègues policiers lyonnais de ne pas être présent dans le périmètre de la conférence, pour laisser l’extrême droite agir. Ces révélations auraient dû provoquer une déflagration, mais tout le monde fait comme s’il ne s’était rien passé. Alors qu’un mensonge d’État a été fabriqué pour criminaliser l’antifascisme et le premier parti de gauche.
Laurent Nunez à la manœuvre
Derrière ces deux opérations de déstabilisation politique, on trouve un même homme : Laurent Nunez, Ministre de l’Intérieur. Il n’est pas un simple politicien, c’est l’architecte de la répression en France depuis des années. Haut fonctionnaire, issu de l’ENA, il a été l’ancien patron de la DGSI, la police politique, celle qui élimine et surveille les opposant·es, et préfet. Il connaît par cœur les rouages de la répression et ses réseaux. Bien mieux que les hommes politiques.
Nunez était Préfet des Bouches-du-Rhône en 2016. Des militants CGT tentaient alors de bloquer une raffinerie à Fos-sur-Mer pour protester contre la loi Travail. Ils ont été chargés sans sommation par les CRS. À l’époque les syndicalistes choqués disent avoir assisté à des «scènes de guerre». «Ils ont gazé, on s’est fait tirer dessus au flash-ball et ils ont arrosé tout le monde au canon à eau» rapportait le secrétaire général de l’union départementale de la CGT, précisant qu’il y avait des blessés. Un an plus tôt, Laurent Nunez était impliqué dans ce qui sera le scandale des Uber files. En juin 2019, Nunez est interrogé par la chaîne LCI à propos des violences policières contre les Gilets Jaunes. Il répond : «Pas de regrets», «pas d’excuses». Il dira la même chose sur Sainte-Soline, et toutes les brutalités les plus accablantes de ces dernières années. En tant que préfet de Paris, il a organisé une répression implacable des mouvements sociaux et des révoltes dans les quartiers.
Mais sa fonction la plus importante est dans le renseignement. En juin 2017, Nunez est nommé Directeur Général à la Sécurité Intérieure, un poste clé disposant de tous les réseaux d’information et de surveillance, puis secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur. En 2020, il est coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. C’est cette fonction qui est centrale dans les affaires que nous évoquons : il sait tout, il est informé en temps réel, il est en lien avec les agents secrets et officines de surveillance. Il connaît la vie privée des puissants, des opposants, peut entrer dans l’intimité de n’importe quelle personne.
En deux mois, Nunez a donc organisé la traque d’une eurodéputée pro-palestinienne et dissimulé des informations centrales pour couvrir des néo-nazis dans une affaire aux conséquences politiques gigantesques. Il doit tomber.
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