Pour proposer un récit alternatif à la litanie monotone des autorités et des journalistes locaux, qui transforment chaque week-end de simples fêtard·es en terroristes en puissance, Contre Attaque a voulu donner la parole aux personnes présentes sur place. Témoignages et récit, pour offrir un autre regard sur celles et ceux qui vivent la free party dans leurs corps, images à l’appui.

C’était une nuit qui avait pourtant commencé sous les auspices de la joie et de la bonne humeur. Après un week-end particulièrement dur pour le mouvement de la fête libre, marqué par plusieurs saisies de matériel de sonorisation, et dans un contexte plus large de répression de la free party au travers de lois liberticides, une fête avait été annoncée en Bretagne pour la nuit du samedi 16 mai.
Répondant au nom bien trouvé de «Bzh Contre Attaque», cette free party était justement organisée en réponse aux événements du week-end, ainsi qu’au projet de loi RIPOST, débattu à partir de ce lundi au Sénat. Le point de rendez-vous du convoi, qui permet aux fêtard·es de se réunir pour se rendre ensemble sur le site de la fête, est donné à 22h30 sur le parking du Super U de Ploemeur. Des teufeurs et teufeuses interrogé·es par Contre Attaque racontent une ambiance festive : «Ça a franchement bien démarré, l’ambiance était géniale. Le public était au rendez vous, tout se passait bien».
Marla, présente sur les lieux, décrit elle aussi un parking «pratiquement plein» où «les gens se rencontrent» dans une atmosphère joyeuse et pacifique. Fruit du hasard, un concert légal se déroulant à quelques mètres du parking dans un bar voisin ramène des curieux et des badauds. Cependant, malgré cette ambiance paisible, des escadrons de gendarmes ferment les 3 accès au parking et enferment de fait plusieurs dizaines de véhicules. À 1h15, un large convoi de véhicules tente une sortie, qui va servir de prétexte au déchaînement de violence des forces de l’ordre.

Plusieurs dizaines de grenades lacrymogènes sont immédiatement tirées sur le parking. Des grenades GM2L – pour Grenade Modulaire à 2 effets Lacrymogène – sont également projetées sur les fêtard·es. Ces grenades contiennent un «mélange pyrotechnique» avec 48 grammes d’Hexocire. Il s’agit de l’explosif RDX mélangé à de la cire. Le RDX est 1,6 fois plus puissant que la TNT. Il compose par exemple le C4, l’un des explosifs militaires les plus puissants. Elle peut tuer ou arracher des membres.
Interrogée par Contre Attaque, Léa évoque «une pluie incessante de projectiles en tous genres de la part des gendarmes mobiles» accompagnée «de coups de matraques sur les pare-brise des véhicules qui tentaient de sortir de ce piège». Pourtant restée sur le parking à distance des heurts, elle est blessée à la tête par un palet de lacrymogène, dans un chaos indescriptible.
Après plusieurs heures de tensions sur le parking, le bilan est lourd. De nombreuses personnes sont asphyxiées, des pneus ont été crevés et des rétroviseurs arrachés par les gendarmes, et un jeune homme a été violemment interpelé sans raison apparente. Plus absurde, la soirée légale aux abords du Super U s’est retrouvé encerclée par les gendarmes. Impossible pour les personnes présentes, qui n’avaient pourtant rien à voir avec la free party, de sortir ou de rentrer chez elles. Elles ont été également gazées pendant de longues heures, parfois enfermées dans leurs voitures.
En raison du dispositif policier hors norme, l’entièreté du village de Ploemeur s’est par ailleurs retrouvé cerné de gaz et inaccessible pour les riverain·es. De nombreux habitant·es, parfois âgé·es, ont dû êtres guidé·es tant bien que mal par des fêtard·es qui s’improvisaient agents de la circulation.
Finalement, le convoi parvient enfin à s’extraire d’un parking transformé en champ de bataille, et la fête commence vers 3h du matin, au sein d’une forêt de la commune de Monteneuf. Malgré la confusion générale et l’obscurité, les forces de l’ordre lancent alors une seconde attaque sur la fête.
Marla raconte que «depuis les bois, ça pète, ça explose, de fortes détonations se font entendre. La scène qui est donnée à voir et entendre semble lunaire». Sur le site, un lycéen décrit un climat anxiogène : «Ce qui était dur, c’était aussi l’endroit et le moment où ils nous réprimaient : c’était carrément irresponsable de nous gazer et de tirer en pleine nuit à 4h30 du matin […] sur un terrain mouillé, en pente, glissant, il fallait réussir à se repérer entre les fumées épaisses, les explosions de grenades de désencerclement, l’obscurité, la fatigue». Un autre participant évoque «une vraie attaque» dans le «noir absolu» sur les lieux.
À 6h du matin, après plusieurs heures de heurts, les gendarmes se retirent finalement à 500 mètres de la fête, laissant au passage le site dans un piteux état. Ce sont en effet les teufeur·ses qui ont dû ramasser les grenades et les palets de lacrymogènes carbonisés sur le terrain de la fête, qui se comptaient par centaines. L’absence de vent a en outre conduit à la stagnation des gaz pendant de longues heures sur toute la zone forestière, au mépris total de la faune et de la flore.
Dans les médias, le maire de la commune de Monteneuf, sur laquelle s’est installé la fête « à proximité d’une zone Natura 2000 » racontait son inquiétude sur l’impact environnemental que la fête pourrait avoir sur les parcelles occupées. Ce que ce dernier omet de préciser, tout comme les autorités, c’est le coût et la pollution engendrée par le déploiement d’un hélicoptère et de plusieurs escadrons de gendarmerie mobile, qui ont allègrement saccagé toute une partie de la forêt avec leurs grenades. De l’aveu même d’une habitante du village de Monteneuf, le survol en hélicoptère du site le dimanche matin faisait ainsi «largement plus de bruit» que la fête en cours.
Quelles conclusions tirées d’une telle nuit ?
Dans un communiqué, les organisateur·rices revendiquent un pic d’affluence à 500 personnes, et annoncent que le matériel de sonorisation n’a pas été saisi. Un comble, quand on fait le bilan des moyens déployés pour un évènement aussi petit.
À Redon, en 2021, c’était un contexte similaire qui avait abouti à la mutilation d’un jeune homme, après l’intervention irresponsable de la police dans une free party en hommage à Steve Maia Caniço. Le jeune homme était mort noyé dans la Loire, suite à une charge policière d’un sound system aux abords des quais du fleuve lors de la Fête de la Musique en 2019 à Nantes.
D’année en année, et malgré de graves incidents, les stratégies policières ne semblent pas évoluer et font peser toujours plus de risques sur les participant·es. Amnesty International pointait déjà du doigt dans un rapport sur le Tenknival de Redon «les dérives du maintien de l’ordre» en matière de free party. Ce même rapport appelait à «des réponses urgentes de la part des autorités françaises». 5 ans après, force est de constater que l’État semble déterminé à continuer à réprimer, mutiler et tuer les adeptes de la fête libre.
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