En 1973 au Chili, des militaires d’extrême droite renversent le gouvernement de gauche de Salvador Allende et installent une dictature. Deux semaines après le putsch, le poète chilien de gauche Pablo Neruda meurt à Santiago. Le nouveau régime autorise les funérailles, qui se transforment en manifestation, au chant de l’Internationale.
Le 8 février 1921, le grand penseur anarchiste Pierre Kropotkine meurt à l’âge de 78 ans près de Moscou. La dictature bolchevique s’installe, et les révolutionnaires sont déjà pour la plupart arrêtés. Le corps de l’anarchiste est transféré dans un train orné de drapeaux noirs et de banderoles. Le régime a beau être répressif, il laisse faire : on ne profane pas la mémoire d’un mort. Lors des obsèques, le corps est suivi par une foule immense. Le cortège va s’arrêter devant la prison de Moscou, où s’entassent déjà nombre de prisonniers politiques. C’est la dernière grande manifestation anarchiste en Russie.
En France, en 2026, rendre hommage sur la place publique à un camarade récemment décédé est violemment réprimé, sous les coups de matraque et les lacrymogènes. Alors même que le Parlement a organisé une minute de silence pour un néo-nazi violent quelques semaines plus tôt. Autrement dit, la police française et sa hiérarchie sont plus autoritaires et fascistes que des militaires chiliens ou des autocrates soviétiques. Plus obscènes aussi.
Ce 1er mai, après la grande manifestation traditionnelle, environ 200 personnes se sont retrouvées à Nantes, sur la place du Bouffay, pour saluer la mémoire d’Oussama, militant syndicaliste, artiste, ouvrier, qui a marqué l’histoire des luttes en Bretagne. L’appel était public et clair : il invitait à lire des textes, se recueillir, partager un verre. Faire le deuil, collectivement et dignement, en ce jour symbolique de lutte sociale.
C’était sans compter la fascisation presque complète du gouvernement français. À peine les premiers mots étaient prononcés, devant une banderole avec le slogan «Oussama présent», surmonté d’un accordéon, instrument cher au cœur du défunt, qu’une armada de policiers et de gendarmes cagoulés et lourdement armés ont débarqué. Malgré les appels au calme des militants, une première charge à lieu. Puis la banderole est arrachée par les forces de l’ordre, qui distribuent des coups de matraque.
Au mégaphone, un organisateur continue d’appeler au calme, rappelle qu’il s’agit d’une cérémonie, d’un recueillement pour un défunt, rien n’y fait. La milice cogne. L’ensemble des personnes présentes sur la place, même extérieures à l’hommage, sont outrées. Des grenades lacrymogènes sont tirées. Des personnes en deuil reçoivent du gaz en plein visage à bout portant. L’ignominie.
Un témoin raconte qu’il a demandé à un agent qui était le responsable de cette opération. Ce dernier a répondu «c’est Dieu», en pointant son doigt vers le ciel. Un autre rapporte qu’un des gendarmes lui a reconnu avoir demandé confirmation à sa hiérarchie, pour savoir s’il fallait empêcher l’hommage, et que l’ordre lui aurait été répété plusieurs fois. Nous avons donc dans les préfectures et les commissariat des individus plus lâches et fourbes que Pinochet.
La foule pleure, crie, mais elle refuse de quitter la place. Nous sommes dans l’espace public. On crie aux agents qu’ils devraient avoir honte. On scande aux policiers que, s’ils empêchent cet hommage, une manifestation monstre aura lieu le soir même, en direction du commissariat. Que leurs actes sont filmés, et seront massivement diffusés. Un début d’hésitation se faire sentir sous les casques, où remuent peut-être encore quelques neurones.
Finalement, une députée de la France Insoumise arrive sur place. Elle échange quelques mots avec un des chefs en uniforme. Et l’armada repart, après avoir semé le chaos et la violence. Sans rendre la banderole, comme si Oussama partait une dernière fois en garde à vue.
La foule réoccupe la place sous les applaudissements. Une suite d’interventions, ponctuées de récits de lutte, d’anecdotes amusantes, de témoignages poignants et de lectures sont finalement exprimées au mégaphone. Une nouvelle banderole est réalisée à la hâte, reprenant le slogan de celle qui venait d’être volée : «Oussama, présent». Les prises de parole se terminent avec le crépitement d’un fumigène et la promesse de se revoir. Le cœur noué, mais ensemble.
C’est finalement un bel hommage, qui ressemblait à Oussama : bordélique, visé par la brutalité d’État, résistant, tendre. Tout l’inverse de la noirceur stupide et violente de ceux qui prétendent maintenir l’ordre.
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