
«La Marine recrute» : le message est omniprésent le 23 mai dans le stade de Bordeaux. Dans les tribunes, sur les maillots des joueurs, peint sur la pelouse, impossible de passer à côté. L’armée française a dépensé énormément d’argent pour sponsoriser un match organisé par des influenceurs célèbres. On trouve sur le terrain des youtubeurs amateurs de rugby, de musculation, de course, de MMA, des gamers ou des humoristes, cumulant des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux et des dizaines de millions de vues en ligne.
Ce match, c’est le «Crunch creator», une compétition de rugby opposant ces «créateurs de contenus» français à une équipe d’influenceurs anglais. Retransmission à la télévision et sur Youtube, succès garanti auprès d’un immense public, très majoritairement jeune.
L’armée a donc dépensé une somme folle pour y diffuser sa propagande. C’est même elle qui a donné le départ du match : des soldats cagoulés en treillis brandissent un ballon ovale sur le toit du stade, avant de descendre en rappel pour donner le coup d’envoi, sous les acclamations d’une foule en délire. Des images qui font froid dans le dos. En voix off, les commentateurs incitent les téléspectateurs à devenir soldats, en se rendant sur le site «La Marine recrute». Un tifo de recrutement est même déployé dans les tribunes. La vraie star de ce match, c’est l’armée. Elle a besoin de nouveaux corps pour conduire ses navires de guerre, porte-avions et sous-marins nucléaires, pour mener des guerres impérialistes.
Quelle somme a été payée à ces youtubeurs pour envoyer la jeunesse tuer et mourir pour les intérêts des industriels ?
Sur son site, la Marine se félicite de ce «partenariat» qui «renforce sa présence auprès des jeunes». Et l’opération dure depuis des semaines : le 17 février, une vidéo publiée sur Youtube montrait «10 créateurs dans un stage commando Marine», en amont du match. On les voyait s’entrainer et côtoyer des militaires, expliquant à leur public à quel point l’armée est un super métier. Le tout regardé quasiment 1 million de fois.
Les moyens de propagande guerrière atteignent des niveaux inégalés depuis des décennies, utilisant tous les supports existants, et mettant l’accent sur le numérique, alors que les médias de masse continuent d’invisibiliser les paroles, penseurs et luttes antimilitaristes. Tout ce petit monde a littéralement du sang sur les mains.
Nouveau rebondissement ce lundi 1er juin. La page officielle de la Marine nationale, enivrée par son succès communicationnel la semaine précédente, publie sur Instagram une affiche de l’époque coloniale. On y voit un soldat de la Marine arme à l’épaule, devant un navire de guerre et un palmier, avec le message : «Pour garder l’empire que tes ancêtres ont fondé, rejoins la Marine». L’affiche a été diffusée en 1942, sous le régime de Vichy. C’est donc un visuel à la fois colonialiste et pétainiste, publié fièrement dans le but de «recruter» de la chair à canon.
En ligne lundi matin, elle a finalement été discrètement supprimée l’après-midi. Il faut dire que la nostalgie impériale des vieux briscards racistes de l’armée française est peu compatible avec l’image «fun» et «moderne» que cherche à imposer l’institution en embauchant des youtubeurs. Mais le compte Instagram a oublié d’effacer une autre affiche, coloniale elle aussi, revendiquant les territoires colonisés, repérée par le militant Anasse Kazib. On y voit un marin tenant une barre, accompagné du lettrage : «Dans le sillage de gloire de Primauguet, Duquesne, Suffren, Surcouf, Courbet. Engagez-vous dans la marine», imprimée elle aussi en 1942. Il y a un visiblement un fan du Maréchal dans le service com’.
Le 31 mai, c’est au stade de Toulon que des soldats en armes ont ouvert un autre match de rugby. Un hélicoptère de l’armée est arrivé directement au-dessus de la pelouse, déposer des militaires qui ont traversé la pelouse avec le ballon ovale, comme s’ils étaient en opération de guerre.
Nos gouvernants veulent embrigader la jeunesse sur leurs navires de guerre, mais ils ont oublié qu’il reste encore de nombreux pirates.
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