Politique : le grand n’importe quoi


L’état de la classe politique et du débat médiatique en France est un tel marécage boueux qu’on peine à y trouver un peu d’air. Trois exemples qui font système ces derniers jours.


Les macronistes accusent Le Pen de plagiat, mais ils reprennent les idées et slogans de l'extrême droite pendant que les médias macronistes accusent Mélenchon d'être pire que Le Pen.

Gabriel Attal accuse Le Pen de le plagier

Le 7 juillet, quelques heures seulement après l’allègement de sa condamnation, lui permettant de se présenter aux élections, Marine Le Pen avait déjà son slogan, son affiche de campagne, tout son plan de com’. Le Pen et son équipe avaient tout préparé, et ont décidé de recopier, littéralement, le nom et l’iconographie macroniste. Une affiche toute en sobriété : fond bleu, drapeaux français, et le slogan «Pour la France, la Renaissance». Avec le mot Renaissance en jaune, pour bien insister dessus.

Renaissance, c’est justement le nom de la coalition au pouvoir : celle des macronistes. C’est un choix réfléchi : une batterie de publicitaires et de cadres du RN ont discuté et trouvé pertinent de s’inscrire dans la continuité graphique et sémantique du gouvernement. Ils veulent apparaître comme le nouveau parti du bloc allant de l’extrême centre à l’extrême droite. Il faut dire que Marine Le Pen gouverne déjà, de fait, avec Macron depuis des années.

Mais il ne faut pas que ça se voie trop. Ce vendredi 16 juillet, le parti Renaissance a assigné le RN et Marine Le Pen en référé pour « parasitisme » et « contrefaçon de marque ». Le parti d’extrême droite en a été informé par voie d’huissier dans la journée. «On a constaté la tentative d’appropriation du mot Renaissance et que cela a largement animé le débat public ces derniers jours. Donc, il y a urgence à agir», expliquent les équipes de Gabriel Attal à la presse. Sauf qu’Attal est le premier à plagier le RN.

Les macronistes ont déjà recyclé les codes de l’extrême droite

Invité sur le plateau de TF1 au lendemain des élections municipales, l’éphémère Premier Ministre qui se voit déjà président avait lancé : «Il faut, très vite, que nous nous remettions à parler de la France aux Français», en appuyant volontairement sur le mot «Français». Le slogan historique du Front National.

La première occurrence de la formule «la France aux français» remonte à la fin du XIXème siècle, dans le journal férocement antisémite d’Édouard Drumont La libre Parole, pendant l’Affaire Dreyfus. Elle fut ensuite un slogan du Parti Social-National, qui se présentait lui-même, sur ses affiches, comme le «seul organisme intégralement antijuif». Enfin, «La France aux Français» a bien sûr été le grand slogan du FN de Jean-Marie Le Pen, martelé sur les affiches et dans les discours. Ainsi, pour quiconque s’intéresse vaguement à l’histoire politique de notre pays, impossible de passer à côté.

Gabriel Attal avait aussi proclamé que «La valeur la plus importante pour moi c’est d’être libre et je veux que les Français soient libres, c’est pour ça que je suis si attaché au travail». Il avait répété la formule sous d’autres formes : «Le travail, c’est la liberté» ou «Le travail rend libre». Si n’importe quel collégien se rappelle avoir étudié les camps de concentration nazis et la sinistre inscription sur le portail à l’entrée d’Auschwitz-Birkenau, Gabriel Attal semble faire exception à la règle. Outre-Rhin, la déclaration du Premier Ministre français avait profondément choqué l’opinion publique et s’était retrouvée dans tous les journaux. En France, la presse avait évoqué une «maladresse».

Parmi les innombrables autres exemples, la fidèle de Macron Aurore Bergé estimait que «LFI, c’est un parti anti-France». Une autre expression maurrassienne désignant initialement le prétendu «ennemi intérieur» juif, franc-maçon ou «métèque». Elle fut au siècle dernier largement utilisée pour diffamer les soutiens d’Alfred Dreyfus.

Même chose en terme de programme : les macronistes ont déjà appliqué une large partie des propositions du RN : mesures islamophobes, armement policier, permis de tuer, lois de surveillance… Ou encore la loi sur l’immigration, recyclant notamment la préférence nationale, vieille obsession de Jean-Marie Le Pen. «Si le RN touchait des droits d’auteur sur son programme, cela coûterait cher à nos opposants» se félicitait Marine Le Pen le 17 décembre 2023.

Et la presse macroniste accuse Mélenchon d’être le nouveau Le Pen

Pendant que le RN et les macronistes se copient mutuellement, la presse aux ordre diabolise Mélenchon comme jamais. L’hebdomadaire bourgeois Le Point estime que «Voter Mélenchon en 2027, c’est voter Le Pen. Heureusement, il en est quelques-uns à gauche qui refusent d’être digérés par LFI».

La stratégie est bien rodée : présenter LFI comme le parti le plus dangereux. Le 7 décembre 2023 Bruno Retailleau, président des Républicains et ancien ministre de l’Intérieur, avait déclaré : «Le Rassemblement National appartient à l’arc républicain, ce qui n’est pas le cas de La France Insoumise». Un parti fondé par des SS serait donc plus républicain qu’un mouvement de gauche dont le programme est comparable à celui du Parti Socialiste de 1981.

Laurent Jacobelli, cadre du RN, martelait sur LCI : «Aujourd’hui l’extrême droite s’appelle la France Insoumise». «Mélenchon incarne aujourd’hui la principale menace pour la République, la démocratie et la France» écrivait aussi Bernard Henri-Lévy, faux philosophe et vrai propagandiste macroniste, dans une tribune sobrement intitulée «Il faut diaboliser Mélenchon» parue le 8 juillet 2024.

La confusion comme stratégie

Ainsi, tous les repères sont dynamités. Le mensonge permanent et l’inversion sont un mode de gouvernement, une stratégie. «Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. (…) Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez» expliquait Hannah Arendt à propos du totalitarisme.

Un brouillage de tous les repères est destiné à tuer notre capacité à penser et à résister. Nos dirigeants n’arrivent pas à nous soumettre, ils tentent donc de nous rendre fous. Reprenons le contrôle du récit.

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