La coupe du monde 2026 se termine ce dimanche 19 juillet. Une compétition marchandisée et hors de prix, entachée de racisme, d’irrégularités en tout genre, de favoritisme, de répression et de mauvaise organisation. Pour oublier cette triste édition, organisée par un Empire dirigé par des néofascistes, penchons-nous sur une autre histoire du foot : celle des résistances.

Les Corinthians, un club autogéré contre la dictature
Sao Paulo, 1981. Une junte militaire écrase le Brésil depuis 1964, faisant régner la terreur, assassinant les militant·es de gauche et pratiquant la torture, sur fond de guerre froide et de domination étasunienne sur l’Amérique Latine. Nous sommes au temps du plan Condor, une opération contre-révolutionnaire d’écrasement des mouvements communistes sur l’ensemble du continent.
Pourtant, une lueur apparaît là où on ne l’attend pas : sur les terrains de foot. À la fin de l’année 1981, au sein du SC Corinthians, club de la métropole de Sao Paulo qui connait alors une époque morose, naît un mouvement : la Démocratie Corinthiane. Un renouveau sportif et politique impulsé par Orlando Monteiro Alves, un sociologue qui avait fait un séjour dans les prisons fascistes et qui est nommé directeur du club de foot.
Alves applique des valeurs autogestionnaires et égalitaires au sein de l’équipe. Il déclare : «Les joueurs sont traités comme des esclaves, le modèle autoritaire est remis en question dans tout le pays, il doit l’être aussi dans le foot… Nous, on va dialoguer et nous déciderons tous ensemble». Le projet fonctionne, il est appuyé par des joueurs eux-mêmes engagés politiquement, notamment le footballeur Sócrates, diplômé d’un doctorat en médecine et membre du Parti des Travailleurs – la gauche brésilienne. Sócrates, surnommé «Le Docteur», lève son poing gauche pour célébrer un but, à la manière du mouvement anti-raciste Noir aux USA. À ses côtés, d’autres joueurs comme Wladimir et Walter Casagrande qui luttent contre la ségrégation raciale et pour les prisonniers politiques. Wladimir se considérait d’ailleurs comme un «ouvrier du ballon rond», loin des multimillionnaires actuels.
Dans le club des Corinthians, toutes les décisions sont validées collectivement lors d’assemblées générales, dans lesquelles les joueurs, mais aussi les soigneurs et autre employés du club, comme les chauffeurs ou les jardiniers, ont la même voix. L’argent généré par les entrées et les droits télévisés sont partagées en parts égales pour les salariés, sportifs ou non. Mieux encore, les supporters sont invités à élire les dirigeants.
Avant les matchs, on partage des repas où l’on discute de politique, de lectures et de philosophie en buvant des bières, et en se moquant des règles hygiénistes. Sócrates décrit ainsi l’ambiance : «Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille. Chaque match, un climat de fête où nous luttions pour changer le pays. L’atmosphère qui s’en créa nous donna plus de confiance pour exprimer notre art».
La méthode fonctionne : le SC Corinthians passe en première division et remporte des championnats. Mais ce n’est pas tout : l’équipe devient le porte-voix du mouvement contre la dictature. Les joueurs déploient des banderoles sur le terrain, interviennent dans le débat public, jouent un rôle important dans la chute du régime militaire, qui est de plus en plus contesté. Ce dernier tombe en 1985, et la démocratie corinthiane s’efface au profit de clubs gérés de manière capitaliste et verticale.
Algérie : les «Onze de l’indépendance»
En 1958, la guerre d’Algérie dure depuis 4 ans, ponctuée de massacres et de méthodes de terreur utilisées par l’armée française pour empêcher la décolonisation. Le pays est alors considéré comme un département français et, par conséquent, des joueurs algériens jouent dans le championnat tricolore. Des footballeurs de premier plan, évoluant dans de grands clubs, se concertent et quittent secrètement la métropole au printemps, pour se réfugier en Tunisie, où se trouve le gouvernement provisoire algérien. Ces virtuoses du ballon rond vont utiliser leur métier pour contribuer à la cause indépendantiste. Leur désertion est un choc : de grand joueurs comme Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni, Abdelaziz Ben Tifour ou Saïd Amara étaient pressentis pour intégrer la sélection française de la coupe du monde qui devait avoir lieu quelques mois plus tard. Avec eux, une trentaine d’autres joueurs sont partis.
L’équipe de foot du FLN, surnommée «le 11 de l’indépendance», n’est alors pas reconnue par la FIFA, et ne peut donc par participer aux compétitions officielles. Mais elle va disputer des matchs amicaux et les utiliser comme des tribunes. Pendant quatre ans, l’équipe est en tournée dans le monde entier, jouant plus de 80 matchs en Afrique, en Asie ou au Moyen-Orient, et popularise ainsi la cause indépendantiste tout en matérialisant, par le sport, l’existence d’une nation algérienne. Une véritable diplomatie du ballon rond qui contribue à arracher, en 1962, l’indépendance. Les joueurs intégreront la première équipe nationale officielle d’Algérie.
À Moscou, le club du peuple contre celui de la police
FK Spartak Moscou, le nom claque, il fait référence à la révolte de Spartacus, cet esclave entré en guerre contre l’Empire romain dans l’antiquité. Ce club de la capitale soviétique est fondé en 1935 par quatre frères passionnés du ballon rond et considérés comme les pères du foot soviétique : Nikolaï, Alexandre, Andreï et Piotr Starostine. Très populaire, proche des milieux syndicaux, leur club est vite surnommé «l’équipe du peuple».
Surtout, il contraste avec un autre club de la capitale : le Dynamo de Moscou, contrôlé par la police politique du régime, le terrible NKVD. Cette équipe est sous la tutelle du bras droit de Staline, le redoutable Beria, qui voit d’un très mauvais œil les succès du Spartak. Il ordonne donc que des matchs soient rejoués en faveur du Dynamo, et il tente de faire arrêter les fondateurs de l’équipe rivale. Les deux clubs développent également un style de jeu différent, plus spontané et spectaculaire du côté du «club du peuple», mais aussi avec un fonctionnement interne plus démocratique.
Nous sommes alors dans une période de terreur, marquée par les grandes purges staliniennes et les arrestations massives d’opposants réels ou supposés du totalitarisme. De fait, supporter l’équipe du Spartak devient un moyen détourné de dire son opposition à Staline et à sa police politique. Insupportable pour les dirigeants. En 1942, les frères Starostine sont arrêtés et envoyés au goulag pour des années. Mais il en réchapperont, bénéficiant de conditions plus clémentes grâce à l’admiration que leur portaient certains geôliers.
Après la mort de Staline, Nikolaï Starostine est même réhabilité et dirige de l’équipe nationale soviétique. En 1955, il revient à la tête du Spartak, club qu’il ne quittera qu’en 1992. Il mourra en 1996, à l’âge de 93 ans, après la chute de l’URSS.
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