À Deauville et Strasbourg, la cancel culture frappe les images évoquant Gaza

Depuis juin 2026 sur une place de Deauville, une photographie d’un match de football dans la ville de Jabalia, dans la bande de Gaza, était affichée dans l’espace public. Dans cette ville côtière du département du Calvados, la mairie organise le Deauville Sport Images Festival, des expositions proposant «un regard inédit sur les valeurs du sport». Il y a quelques jours, la photo a été décrochée en catimini.
Une censure au nom des «souffrances créées par le terrorisme palestinien»
Le cliché du photojournaliste gazaoui Jehad Alshrafi montrait deux clubs s’affrontant lors d’un match le 14 février 2026 dans l’enclave palestinienne. Au premier plan, les joueurs sur un terrain de foot verdoyant à la pelouse impeccable. En toile de fond de l’image prise en surplomb, les décombres d’immeubles disloqués et déchiquetés, et l’amoncellement de plusieurs milliers de tonnes de gravats. Le contraste est frappant. Un choix de composition révélant la puissance de la vie et l’attachement à la terre malgré le fracas des bombes et du génocide en cours. Mais cette charge symbolique forte a manifestement déplu aux pro-israéliens.
L’image était installée aux côtés d’autres clichés, et devait rester jusqu’au 6 septembre dans l’espace public. Mi-août, elle a été tout bonnement retirée par la municipalité, remplacée par une autre photo de cyclistes… Après cette censure, des élus de la région ont demandé des comptes au maire Philippe Augier, du parti Horizons.
Augier est un gérontocrate de 76 ans, qui règne en maître sur Deauville depuis 2001. Un homme engagé à droite, soutien de Giscard d’Estaing, puis de Sarkozy et Macron. Et sa réponse pour défendre le décrochage de la photographie de Gaza est lunaire. Les services de la municipalité ont justifié le retrait du cliché auprès de journalistes de France 3 ainsi : «La communauté juive deauvillaise sait à quel point la municipalité est solidaire des souffrances créées par le terrorisme palestinien. Mais, puisque cette photo crée précisément de nouvelles douleurs, et pour faire taire cette polémique disproportionnée, nous retirons cette photo de l’exposition».
Une déclaration hallucinante sur tous les plans. D’abord parce qu’elle amalgame la communauté juive française à Israël et au génocide perpétré par les forces d’occupation en Palestine. Ensuite parce qu’elle parle de «terrorisme palestinien», assimilant tout un peuple à des terroristes à éliminer. Enfin parce que cela démontre que certaines douleurs, certaines vies, valent plus que d’autres. Invisibiliser les crimes de guerre commis par les Israéliens à Gaza, c’est nier le génocide et se placer dans le camp du négationnisme. C’est ce que fait Phillipe Augier en retirant le cliché.
Une enquête de Libération démontre que le maire de Deauville a cédé à une campagne de pression d’un compte pro-israélien. Comme l’explique le journal, «la polémique autour de cette photographie semble avoir surgi à partir du 11 août, lorsque le compte Instagram MK Info, suivi par plus de 77.000 personnes, prend pour cible le festival de photographie sportive de Deauville». Très influent sur les réseaux sociaux, il a été fondé par Mike Krief, un militant français sioniste, et il est décrit comme «engagé au service du récit israélien» par la chaîne franco-israélienne I24 News, elle-même courroie de transmission de la propagande du gouvernement Netanyahou en France. Ainsi, Mike Krief a accusé la mairie de Deauville de relayer «la propagande du Hamas dans le cœur de la ville» et le photojournaliste Jehad Alshrafi de mettre en scène la souffrance des palestiniens. Un élément de langage génocidaire.
Finalement, ce lundi 31 août, le tribunal administratif de Caen a suspendu la décision du maire de censurer le cliché, après la saisie de l’Observatoire de la liberté de création.
À Strasbourg, l’agenda culturel retiré en urgence
Une autre censure liée à la question palestinienne a eu lieu du côté de Strasbourg. Un dessin représentant une rue animée, réalisé par l’artiste Magali Attiogbé, avait été choisi pour illustrer la couverture de l’agenda culturel des médiathèques de la ville. Mais sur l’image, en arrière-plan, un tag minuscule sur le béton gris d’un immeuble «Stop génocide» a fait dégoupiller la municipalité socialiste. La maire PS Trautmann a fait remplacer en urgence la couverture, et fait jeter les 13.000 exemplaires déjà imprimés avec le dessin de Magali Attiogbé. Pas très écologique.
En octobre 2023 Catherine Trautmann, qui siégeait alors dans l’opposition avec la droite et les macronistes au conseil municipal, avait dénoncé le choix de la maire écologiste de retirer le drapeau Israélien du fronton du bâtiment, sans aucun mot pour la souffrance des Palestiniens.
En mars 2026, lors des dernières élections municipales la candidate du PS s’alliait avec Pierre Jakubowicz, membre du Parti Horizons d’Édouard Philippe et connu pour ses prises de positions anti-palestiniennes, face à la maire sortante Jeanne Barseghian, constituant un front anti-LFI assumé. Elle avait même reçu le soutien du RN par l’intermédiaire du raciste Julien Oudoul qui tweetait : «À titre personnel, si j’étais électeur à Strasbourg, sachant que le RN n’est pas qualifié pour le 2nd tour, je ferais barrage à la meute LFI, antisémite et ultra-violente, en votant pour Catherine Trautmann». Rien d’étonnant donc que le camp de la réaction à Strasbourg censure une artiste qui fait référence au drame palestinien dans une illustration.
L’invisibilisation ne fonctionne plus
En décembre 2025, une galerie d’art parisienne avait subi une intimidation et été dégradée lors de l’accueil d’une exposition autour de la Palestine. Sur la devanture, des tags « Israël vaincra » et « Hamas viole » avaient été inscrits à la bombe de peinture. À Marseille, Nantes et ailleurs, des fresques de soutien à la Palestine et des drapeaux palestiniens peints sur des escaliers et des façades avaient été effacées en un temps record par les services de nettoyage des mairies. À Paris, des œuvres murales pour Gaza avaient été vandalisées par des milices pro-Israël.
Pendant que les génocidaires bénéficient de tous les relais politiques et médiatiques, la cancel culture frappe systématiquement les voix de la Palestine. La moindre expression artistique de soutien est attaquée, et la simple exposition d’images montrant la réalité à Gaza est considérée comme intolérable. La censure de ces images s’inscrit dans un contexte de criminalisation généralisée du mouvement palestinien en France, des interdictions de manifestations et de conférences en passant par les gardes à vue et procédures pour « apologie du terrorisme ». Mais cela ne fonctionne plus : à nous de visibiliser massivement toutes ces créations interdites.
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