
Le chercheur camerounais Achille Mbembé a forgé en 2003 le concept de «nécropolitique» : politique de mort. C’est-à-dire la manière dont les institutions décident quel type de population elle peut laisser mourir et quelle population il faut sauver. Quelles vies ont de la valeur et quelles vies sont sacrifiables. Derrière ce concept, il y a la dénonciation d’un racisme systémique et d’une violence de classe. Les noyades de réfugié·es dans la Manche ou dans la Méditerranée, où les décès de personnes sans domicile n’émeuvent plus grand monde.
Cette nécropolitique se poursuit après la mort, par l’effacement des victimes. Et elle est particulièrement criante dans les médias. Le 2 novembre, France Info choisit de désigner Pengo Bossio Wangi, la victime de l’attentat terroriste raciste de Trappes, comme étant «l’homme tué». Une mise à distance. Une déshumanisation. Pas de nom, pas d’incarnation, pas d’explication sur sa mort. C’est «un homme tué».
France Info, et beaucoup d’autres médias, avaient fait exactement le travail inverse pour le néo-nazi Quentin Deranque : tout a été fait pour l’humaniser et le rendre sympathique. Souvenez-vous, son prénom était affiché partout : «Quentin», une manière de créer une proximité, une empathie, comme on parlerait d’un ami. Il a été décrit comme un «fervent catholique», un «étudiant». Son adoration d’Hitler et sa participation à un groupe de combat entraîné et armé ont été dissimulés au maximum. Son visage a même été affiché sur des bâtiments officiels, par exemple le Conseil Régional d’Auvergne Rhône-Alpe. La plupart des élus aussi désignaient le militant d’extrême droite comme étant «Quentin». Ces derniers jours, personne ne parle de «Pengo». Il est lointain, Deranque était proche. Une victime est noire, assassinée dans un quartier populaire par l’extrême droite pour sa couleur de peau. L’autre était un homme blanc suprémaciste. La classe dirigeante s’est spontanément identifiée à l’un plutôt qu’à l’autre.
Ce double standard est sous nos yeux, au quotidien. Tout continue comme avant. Un militant du RN a commis un attentat, et le RN n’est jamais mis en cause, les organisations fascistes ne sont pas menacées de dissolution, poser la moindre question sur l’extrême droite est même qualifié «d’instrumentalisation» par le discours ambiant. Après la mort de Quentin, une véritable curée générale avait eu lieu contre l’antifascisme, contre la France Insoumise, jusqu’au sommet de l’État. Et personne n’avait parlé d’instrumentalisation, alors que c’en était bien une, monstrueuse.
La nécropolitique est généralisée. Les crimes racistes sont réguliers en France, et ont tué plusieurs personnes l’année passée dans une indifférence glaçante. Un homme a même tiré à la carabine sur des enfants noirs et arabes en avril dernier, sans la moindre réaction du gouvernement. Les personnes tuées par la police se comptent en dizaine chaque année. L’écrasante majorité de la population n’en a jamais entendu parler, et serait bien incapable de citer le prénom d’une seule victime. Leurs vies ne comptent pas.
Ce «tri» entre les victimes est encore plus évident à propos de Gaza : nous sommes abreuvés depuis trois ans du nom, des visages, des histoires de chaque mort israélienne du 7 octobre 2023. Les dizaines de milliers d’enfants palestiniens, y compris de nouveau-nés, tués sous les déluges de bombes ou par les tirs de snipers israéliens, sont anonymes, invisibles, lointains. Des montagnes de cadavres d’enfants valent moins qu’un seul otage israélien dans les médias occidentaux. La nécropolitique est l’avant-poste des fascismes et des génocides.
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