Ruffin se lance dans la BD, et c’est un naufrage politique


«Réconcilier les Frances» en demandant aux victimes de racisme de se taire et de respecter la police


Quelques planches de la BD de Ruffin, qui veut «réconcilier les Frances» en demandant aux victimes de racisme de se taire et de respecter la police.

Un député en costume discute au téléphone dans un train. Il est dérangé par un éclat de voix : une femme noire est encerclée par des policiers et des contrôleurs. Le récit ne le souligne pas, mais elle est clairement victime d’un abus de pouvoir raciste : les agents veulent la chasser du train pour une erreur de 1,2€ sur son billet. Les contrôleurs sont calmes, ils ont les yeux clairs et le regard compatissants. La passagère se met du vernis sur les ongles. Elle a le visage tordu de colère, ses traits sont caricaturés, elle hurle «Dans vos rêves !» Un autre passager intervient : il est maghrébin et barbu. Il s’étonne que les policiers parlent mal à cette femme noire. Lui aussi est représenté avec la bouche tordue. Le député intervient : il calme tout le monde. Il paie le prix manquant du billet, et demande avec fermeté au maghrébin de se taire et de respecter la police. Ce dernier, le dos courbé, regard vers le sol, obéit et s’excuse. Le député en costume, main sur la hanche, le torse bombé, le regarde de haut. La passagère noire n’a pas la parole, elle continue à se mettre du vernis à ongle comme si elle ne comprenait rien. Mais tout est rentré dans l’ordre. Le député a réconcilié tout le monde, il a rétabli l’ordre, le train peu repartir.

Cette scène n’est pas racontée par Éric Ciotti sur le plateau de Cnews. Elle se trouve dans la bande dessinée «Les aventures de François Ruffin député-reporteur», parue le 7 mai, et écrite par Ruffin pour lancer sa campagne présidentielle.

Dans les dialogues mais surtout dans les dessins, ces pages empruntent de façon criante au registre colonial. Ici, les deux corps non-blancs sont menaçants, grimaçants, colériques et instables. Ils ne maîtrisent pas leurs émotions, contrairement aux agents en uniforme et à François Ruffin. Le député est représenté comme conquérant, droit, tout en maîtrise. Ferme mais juste. Plutôt que de se joindre au passager maghrébin, le seul qui a une réaction normale, à savoir protester contre des contrôleurs et des flics racistes qui dérangent tout le monde, il le corrige. Il le fait taire.

Ce qui est montré là n’est pas seulement la figure du «sauveur blanc» qui viendrait en aide à de pauvres racisés pour se donner une image vertueuse. C’est beaucoup plus grave que cela. Dans sa BD, Ruffin veut montrer comme il «réconcilie» les français. En l’occurrence, dans un cas d’intervention policière abusive et raciste, il veut rabibocher des policiers d’extrême droite et une victime du racisme. Il ne cherche pas à lutter contre une oppression ni même à sanctionner l’injustice, mais à assoir les opprimés et les oppresseurs à la même table. C’est un imaginaire de droite : celle du statu quo, du maintien de l’ordre.

Depuis que la gauche existe, elle porte au contraire le conflit. Conflit de classe, entre patrons et ouvriers. Conflit anti-patriarcal, des femmes en lutte contre l’exploitation des hommes. Conflit entre colonisés et colonisateurs. Conflit anti-raciste. Parce que lutter contre les injustices, c’est imposer un rapport de force, mener le combat, déranger un ordre établi profondément injuste. Pas dire à tout le monde de se calmer pour que le train reparte.

La démarche de Ruffin, c’est exactement la démarche inverse. Il écrit que sa BD représente «Ses Frances, plutôt, fracturées, et qu’il faut réparer». Cette «réconciliation nationale» est un projet fondamentalement réactionnaire, qui vise à maintenir le système existant sans le bousculer. Même quand il y a sous ses yeux un abus de pouvoir. C’est à rebours de toutes les traditions de lutte, toutes les révolution, tous les mouvements sociaux.

Vous en doutez ? Autre exemple dans la même BD. À Amiens, des mères de familles voilées accompagnant des enfants sont exclues d’une terrasse, victimes là encore du racisme d’un patron de bar. Elles sont toutes représentées de la même manière, sans singularité. François Ruffin invite ces mamans et le patron de bar dans son local, afin de discuter ensemble. Et, comme par magie, tout le monde se réconcilie et rigole. Le patron de bar moustachu ne peut pas être raciste car, dit-il, sa «femme est marocaine» et que sa belle mère parle mal français. D’ailleurs, il «ne dort plus la nuit», depuis qu’il a été mis en cause. Les mamans voilées rigolent, lui disent que c’est un gars bien. Et tout le monde se retrouve au bar ensemble.

Dans la France réelle, la parole et les actes racistes explosent, les agressions islamophobes ne se comptent plus, la discrimination est documentée. Dans la BD de Ruffin, ce sont des mères voilées qui sont paranos et accusent à tort un honnête commerçant de les avoir virées, alors qu’il n’avait pas fait exprès ! Il avait passé «une mauvaise journée» explique-t-il. C’est une négation du réel : cette petite scène, c’est de l’idéologie pure.

D’ailleurs, la seule personne représentée de manière négative dans cette histoire, c’est une cliente blanche et blonde deux pages plus tôt. Elle prenait la défense des femmes musulmanes, et leur disait : «Ne vous laissez pas faire. Il doit vous servir» en sirotant son cocktail. Contrairement au patron de bar qui a une tête de type naïf et sympathique, cette dame a les sourcils froncés et l’air hautain. Ce ne sont pas des détails : lorsqu’on dessine une BD, ce n’est pas comme un film ou une photo. Chaque case prend des heures à réaliser de zéro, la position des personnages, leur tenue, leur visage et leur attitude sont étudiées pour appuyer un propos. Et évidemment validées par le scénariste.

Page après page, la stupéfaction grandit. Dans une planche dessinée par l’auteur Jul, Ruffin discute avec un contrôleur dans une gare. Ils s’amusent à classer les immigrés en fonction de leur origine : les «érythréens qui triment dans le bâtiment», les «femmes ukrainiennes avec qui il n’y a pas de problème», les «afghans qui provoquent des conflits». «Vous avez l’œil» le félicite Ruffin. Le contrôleur explique que «80% de la fraude, ce sont des étrangers», et que son fils vote RN car la gauche «se cache sur l’immigration».

Quand Ruffin donne la parole aux cheminots, c’est pour classer les étrangers, pas pour cogner sur la privatisation du rail, les luttes, les conditions de travail dégradées. Et quand il va voir un mouvement social, celui de nettoyeuses noires en grève, c’est lui le personnage principal. Elles le remercient d’avoir «été là» pendant qu’il leur fait un discours sur la peur. Pourtant, ce sont bien elles, ces travailleuses, qui ont mené la grève. Dans une autre planche, il se fait dessiner en chevalier, en gladiateur et en boxeur qui court de l’Assemblée Nationale à France Inter.

Dans les films Merci Patron et dans J’veux du Soleil, déjà, François Ruffin se représentait comme la figure centrale qui vient en aide à une famille démunie ou donne la parole à des Gilets jaunes. Jamais il ne savait s’effacer au profit des acteurs et actrices : il restait le personnage principal. Merci Patron, film encensée par tous les médias mainstream, était d’ailleurs la négation de la lutte collective. Ruffin obtenait pour une famille surendettée des sous de Bernard Arnault, qui avait délocalisé l’usine où travaillait la mère. Le film suivait celui qui n’était pas encore député, qui «sauvait» cette famille misérable, montrée de manière caricaturale, et à qui il parlait comme à des enfants. Il leur offrait une issue purement individuelle et sans avenir : la famille pouvait rembourser ses dettes grâce à une filouterie vis-à-vis de LVMH. C’était d’avantage un conte paternaliste qu’une histoire de lutte des classes.

On pouvait alors penser qu’il s’agissait d’erreurs, et puis ces films se basaient sur des images et des histoires rien réelles. Or, avec une BD, c’est une création pure. Ruffin, son équipe de campagne et ses dessinateurs ont pensé, écrit, validé toutes ces histoires. Chez Contre Attaque, on adore la bande dessinée, c’est un outil merveilleux pour nourrir les imaginaires, proposer des univers et aussi transmettre des idées. Ici, on se demande bien quel est l’objectif ? Cela ressemble à un suicide politique. À moins, tout simplement, que Ruffin ne s’adresse plus à la gauche.

Le 13 février, quelques heures après la bagarre de Lyon durant laquelle le néo-nazi Quentin Deranque avait été plongé dans le coma, François Ruffin se précipitait. Sur Twitter, il s’excitait, affirmait sans aucun élément, pas même un début d’enquête, que ce militant lyonnais aurait été «tabassé» et appelait à ce que les antifascistes soient «sévèrement punis». Des condamnations sans procès, du Sarkozy dans le texte. Il hurlait avec les loups, reprenant le narratif de l’extrême droite.

En 2017, le même François Ruffin était beaucoup plus prudent, il refusait publiquement de soutenir les proches d’Adama Traoré et disait qu’il n’était «pas convaincu» par la version de la famille de la victime. Il demandait même au comité de soutien de lui «filer les preuves» sur la mort du jeune homme entre les mains des gendarmes. 2017, c’était un an après le décès par asphyxie d’Adama dans un commissariat. Visiblement, Ruffin n’avait pas eu le temps de se forger un avis ni de s’informer sur cette affaire.

Enfant d’une bonne famille d’Amiens, le député semble s’adresser dans ses productions à un peuple fantasmé, qu’il faudrait «réconcilier» sans troubler l’ordre, sans bousculer les fascistes, et en demandant aux minorités de «respecter la police» qui les agresse. Au fond, l’important, c’est que les trains puissent arriver à l’heure.

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