Chlordécone et empoisonnement colonial : un procès empêché


20 ans de procédure pour dénoncer le chlordécone, un pesticide cancérigène massivement utilisé dans les Antilles : non-lieu et aucun coupable


Une bananeraie dans les Antilles, dont la terre est probablement gavée de chlordécone

C’est un procès hors-normes – avec 1238 requérants et 3 associations – qui s’est achevé avant même d’avoir commencé le 22 juin 2026. La cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en première instance dans le cadre d’une procédure visant à juger au pénal une affaire d’intoxication coloniale au chlordécone. Concrètement, cela signifie qu’aucun jugement n’aura jamais lieu pour identifier et condamner les coupables de l’empoisonnement massif des populations antillaises à ce pesticide hautement toxique, perturbateur endocrinien jugé cancérogène depuis 1979 par l’Organisation Mondiale de Santé. Extrêmement long à se dégrader dans l’environnement, le chlordécone peut rester dans les sols jusqu’à 600 ans et a vraisemblablement intoxiqué des centaines de milliers de travailleurs agricoles, mais aussi des femmes et des enfants via le réseau d’eau potable.

Le chlordécone – commercialisé sous le nom de Kepone, Curlone ou Musalone au fil des années – est une molécule utilisée comme biocide dans les plantations de bananes. En 1975, un grave accident dans une usine de Virginie, aux États-Unis, provoque l’un des plus graves scandales industriels liés aux pesticides aux États-Unis. 76 travailleurs sont empoisonnés au chlordécone et développent des troubles neurologiques, 29 doivent être hospitalisés. Des études révèlent qu’une exposition prolongée peut conduire à des «altérations de l’ADN», et l’événement pousse alors de nombreux pays comme la Suède, l’Allemagne et les États-Unis à interdire sa commercialisation à la fin des années 70. Fidèle à son deux poids deux mesures colonial, la France ne l’interdit pourtant qu’en 1990 dans l’Hexagone, et multiplie les dérogations pour en prolonger l’usage jusqu’en 1993 dans les Antilles.

Une étude de Santé Publique France, baptisée «Kannari 2», a relevé que 80% des adultes antillais conservent des traces de chlordécone dans le sang, et que 40.000 hectares de terres sont contaminées. Plus grave, 14.3% des adultes guadeloupéens et 18.7% des adultes martiniquais dépassent les seuils sanitaires de risque. L’institution précise pudiquement que ce seuil marque le niveau au-dessus duquel «le risque d’apparition d’effets sur la santé au sein de la population ne peut être exclu». Les pêcheurs, les agriculteurs et les personnes âgées sont les plus exposées, mais aucune étude d’ampleur sur le nombre de victimes exactes n’a jamais été conduite.

Depuis des décennies, des associations de victimes intoxiquées par la molécule luttent pour faire reconnaître la responsabilité de l’État dans l’affaire. Promulguée en juin 2026, la loi Califer va enfin reconnaître une «part de responsabilité» de l’État, sans admettre sa responsabilité exclusive, après avoir été «édulcorée» lors des débats parlementaires. La décision de la cour d’appel de Paris confirme ce déni colonial, en réduisant à néant les espoirs qu’un procès au pénal identifie et juge des responsables au sein de l’administration.

En somme, c’est un crime sans coupable. Un écocide sans empoisonneur, alors que la toxicité du produit était établie dès 1969 par un comité du ministère de l’Agriculture. L’autorisation de commercialisation du chlordécone est pourtant renouvelée grâce à des dérogations jusqu’en 1993 dans les Antilles, et les douanes vont jusqu’à laisser rentrer en Guadeloupe et en Martinique des arrivages illégaux du pesticide jusqu’au milieu des années 1990. En parallèle, sur 12.700 travailleurs potentiellement exposés, l’État n’a accordé que 66 rentes sur 174 demandes, via un fonds national d’indemnisation qui reste largement inopérant.

Le chlordécone est un poison qui contamine tout sur son passage, mais il permet à la France d’importer des bananes à petit prix depuis ses colonies, produites et cueillies par de petits paysans exploités qui s’empoisonnent. De l’autre côté de l’Atlantique, une intoxication d’une telle ampleur aurait fait la Une de tous les journaux et ne saurait rester impunie. L’affaire dans son ensemble – et tout particulièrement la décision de justice du 22 juin – s’inscrivent dans le traitement impérialiste et raciste réservé aux territoires ultra-marins. Les bananes antillaises, déjà au cœur de l’économie de la traite négrière jusqu’en 1848, continuent d’être massivement consommées en France continentale aux dépens de la santé de celles et ceux qui les cultivent. Une fois encore, la justice française démontre sa complicité avec les puissants, politiques et industries mortifères.

Ce non-lieu est le reflet de l’indifférence totale de l’institution judiciaire et de l’autorité étatique pour la santé des peuples d’Outre-mer, pour la faune, la flore, l’air, l’eau… Une décision inhumaine qui prive les victimes de leur droit à être entendues, reconnues, et à exiger une réparation légitime au vu des préjudices qu’elles ont subi : l’incidence de certains cancers dans les Antilles reste aujourd’hui très au dessus de la moyenne.

Avec 227,2 cas pour 100.000 hommes chaque année, la Martinique détient le «record» du monde de cancers de la prostate. L’incidence des cancers de l’estomac est deux fois supérieure à celle de la Métropole. Les avocats des parties civiles, qui ont dénoncé un «jour sombre», ont annoncé un pourvoi devant la Cour de cassation pour obtenir gain de cause.

SOUTENEZ CONTRE ATTAQUE

Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide : chaque euro compte !

Tous les 15 jours recevez nos dernières actualités et bien plus directement sur votre adresse mail en vous inscrivant à la newsletter de Contre Attaque.