Racisme d’État et justice de classe : la vie d’enfants racisés vaut-elle moins qu’une cannette de soda ?

Quinze mois de prison avec sursis. C’est le verdict stupéfiant prononcé par le tribunal correctionnel du Puy-en-Velay ce lundi 17 août. Stupéfiant parce que cette affaire concerne des mineurs qui ont subi les tirs d’un vieux raciste parce qu’ils n’avaient pas la bonne couleur de peau. Révoltant, car les médias qui passent leur temps à parler d’une justice «laxiste» et de juges «rouges» – alors qu’il n’y a jamais eu autant de prisonniers et de lourdes peines – ne s’insurgent pas contre ce jugement. C’est acté : sur fond d’explosion de la parole xénophobe et du vote d’extrême droite, un raciste peut tirer sur des enfants et continuer tranquillement sa vie.
Les faits ont eu lieu le 19 avril dernier, dans la commune d’Espaly-Saint-Marcel, 3585 habitants dans la Haute-Loire. Une habitante, choquée, parlait alors d’une «véritable chasse à l’enfant de couleur». Des petits âgés de 6 à 11 ans jouaient dans leur lotissement quand un retraité de 65 ans est sorti de chez lui armé d’une carabine à plomb, et a ouvert le feu en leur direction en hurlant des propos racistes, notamment «Dehors les Noirs et les Arabes !»
«Il a mis en joue mon neveu de 10 ans, puis lui a tiré dessus. La balle a touché son mollet. Mon neveu a eu tellement peur. Il a cru qu’il allait mourir» expliquait une riveraine. La jeune victime avait été hospitalisée. Une femme témoignait : «Je l’ai vu les menacer avec la carabine, j’étais choquée». Ce jour là, le tireur était photographié en train de commettre sa «chasse», à la vue de tous, en plein week-end. Ces images auraient dû faire la Une de tous les JT, il n’en a rien été. Le tireur a finalement été arrêté mais il n’a même pas été mis en garde à vue, il a «fait l’objet d’une convocation par officier de police judiciaire». Initialement, la justice n’avait même pas retenu l’intention raciste. Quand on voit les dizaines d’heure en cellules passées pour une manifestation, un morceau de shit ou un tag, on ne peut qu’être interloqué.
Pire, cet homme n’en était pas à son coup d’essai : il terrorisait son quartier depuis des années. Une riveraine expliquait au journal Le Progrès : «C’était prévisible. Depuis que j’habite ici, il insulte mes enfants et moi parce que nous sommes Noirs». Il lui avait aussi crié qu’elle habitait en France pour «profiter du système, tout en me disant de rentrer chez moi, alors même que je suis Française».
Ce raciste était coutumier des violences sur les enfants. Il avait jeté un bâton sur un garçon de 8 ans en proférant des insultes. Également victime du harcèlement de ce suprémaciste, une femme d’origine syrienne avait dû déménager : il l’avait agressée parce qu’elle portait un voile. Il avait aussi démonté un banc de la résidence, car «trop de Noirs et d’Arabes s’asseyaient dessus» selon lui. Trois ans plus tôt, il avait également frappé «un enfant de 3 ans d’origine maghrébine avec un bout de bois. Quand je l’ai interpellé, il m’a insultée» racontait une voisine. Tout aussi accablant, il avait été filmé quelques jours seulement avant les tirs en train de déclarer : «Je suis raciste et je suis fier d’être raciste. Je le dis haut et fort». La veille des faits une habitante, inquiète, s’était rendue au commissariat du Puy-en-Velay afin de porter plainte contre son voisin. Sans réaction.
Et voilà maintenant que la justice clos cette affaire par une peine dérisoire. Tout l’inverse de la justice de classe qui frappe habituellement.
En juillet 2023, des peines extrêmement lourdes tombaient sur tout le territoire contre les jeunes qui avaient osé se révolter après le meurtre de Nahel par un policier à Nanterre. Il y avait eu 3.400 arrestations en 4 nuits, et 1.278 jugements, avec un taux record de 95% de condamnations. Le ministre Dupond-Moretti avait réclamé une sévérité extrême et des peines exemplaires aux magistrats pour étouffer la révolte. Parmi les centaines de condamnations en comparution immédiate, un homme de 28 ans écopait à Marseille d’une peine de 10 mois d’emprisonnement ferme pour avoir subtilisé une cannette de Redbull lors d’un pillage. Derrière les barreaux pour un «préjudice» de 1,25€, le condamné souffrait par ailleurs de sévères troubles psychologiques. Dans la même ville, un homme âgé de 58 ans était condamné à un 1 an de prison ferme pour avoir ramassé des objets au sol après qu’un magasin ait été pillé dans le centre-ville.
En 2018 et 2019, pendant les Gilets jaunes aussi, c’était une justice d’abattage. 10.000 gardes à vue en quelques semaines, 3.100 condamnations, une répression sans précédent pour l’époque. Des centaines de peines de prison ferme, parfois lourdes, étaient tombées sur la base d’éléments quasiment inexistants : des «attroupements», des «participations» à des violences, des blocages et des dégradations, souvent sur la seule base de témoignages policiers.
Si l’on cherche des points de comparaison avec l’affaire d’Espaly-Saint-Marcel, on peut aussi se rappeler des jeunes de Villiers-le-Bel, accusés d’avoir tiré à la carabine en direction de forces de l’ordre. C’était en 2007, des policiers avaient percuté un scooter, tuant deux jeunes du quartier. Durant l’émeute qui avait suivi, des plombs avaient été envoyés en direction des agents. Cela avait provoqué un emballement national et une enquête extrêmement poussée. Des appels à témoignages anonymes contre récompense avaient été diffusés par les enquêteurs dans Villiers-le-Bel. Finalement, cinq jeunes avaient été envoyés devant la Cour d’Assise, et avaient écopé à des peines de 3 à 15 ans de prison ferme. Pourtant, le dossier était extrêmement fragile, sans preuve, sur la base de témoignages douteux, alors qu’un témoin s’était rétracté. Ce dernier avait dénoncé des «arrangements avec la police». Quand on met cette affaire en parallèle avec les tirs racistes, tout diffère : les moyens de l’enquête, la médiatisation, les réactions politiques et surtout les peines.
Un deux poids deux mesures que l’on observera lors des révoltes à Beaumont-Sur-Oise en 2016, après l’homicide d’Adama Traoré par des gendarmes. Des jeunes étaient accusés d’avoir visé à la carabine à plomb des véhicules de la gendarmerie. Aucun agent n’avait été touché, mais des peines de 8 et 12 ans de prison avaient été prononcées. Mais ouvrir le feu sur des enfants noirs et arabes de 11 ans offre du sursis.
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