
Le plus grand ennemi du mouvement social n’est pas la police – malgré sa violence de masse – ni même le gouvernement – malgré sa brutalité et son illégitimité. Ce sont les grands médias, les canaux de communication possédés par les milliardaires d’extrême droite mais aussi les médias publics, dont l’orientation idéologique se rapproche chaque jour de celle de Bolloré.
Depuis trois semaines, ce petit monde se surpasse pour éteindre la lutte, salir ses participant·es et, surtout, ignominie absolue, justifier les actes de torture commis contre des enfants. Dès le début du mouvement lycéen, l’intégralité du paysage médiatique fabriquait pas moins de trois intoxication en deux jours : l’invention d’un «jet d’acide» sur une lycéenne, l’invention d’un proviseur «aspergé d’essence», et enfin le maire de Saint-Denis accusé d’allumer un «feu de poubelle». Des mensonges de masse diffusés dans des millions de foyers, qui n’ont jamais été démentis à l’antenne alors qu’il est prouvé que ce sont de fausses informations.
Un détail ? Pas du tout, ce conditionnement a été la condition préalable à la répression. Sans un discours médiatique qui légitime à l’avance la violence de la police, il n’aurait jamais été possible d’arrêter 8.000 lycéen·nes ni d’en blesser des centaines d’autres. Si les médias disaient la vérité, une telle répression aurait provoqué un soulèvement généralisé.
Autres exemples de cette propagande digne d’une dictature d’un autre temps : les fonds d’écran sur BFM montrant systématiquement des flammes derrière chaque intervenant sur le plateau, imprimant dans les esprits que le mouvement est très dangereux, et délégitimant d’office les rares propos favorables à la mobilisation. Le poids de l’image prime sur les paroles. Imaginons que, depuis trois semaines, les vidéos de tirs dans la tête de lycéen·nes, la tentative de noyade ou les voitures de police fonçant dans des cortèges soient diffusés en guise de fond visuel derrière chaque intervention de syndicaliste policier : l’effet serait diamétralement inverse.
Parmi les cas que nous avons observé, le 1er octobre, en ouverture du JT de France 2, pas un mot sur les revendications lycéennes, pas un mot sur les violences policières, 100% sur les feux, sans contexte, sans explication. Le service public fait du Cnews. Le même jour sur LCI, un éditorialiste déclare que «Jean-Luc Mélenchon brûle des poubelles, ou en tous cas, ses lieutenants au côté des lycéens», sans être repris.
Sur France Info c’est Noémie Shcultz, militante d’extrême droite recrutée chez Cnews, qui commente le mouvement sous un angle ultra-répressif. Sur la même chaîne le 2 octobre, un édito affirme que Mélenchon «attise les flammes». Dans l’hebdomadaire Le Point, des articles affirment que LFI et les Frères musulmans – oui, ils ont osé – pilotent le mouvement. BFM le 2 octobre est en boucle sur un policier frappé, soulignant que les images sont «très choquantes» et qu’il s’agit une «tentative d’homicide». Il s’avère que ce policier était en fait un milicien en civil, sans signe distinctif, qui a essayé de noyer un mineur et qui a reçu quelques coups en réponse. Trop tard, le message a été imprimé dans les esprits : les lycéens veulent tuer des policiers, alors que la réalité est littéralement inverse.
Cnews, à son tour, prétend que que les Frères musulmans sont «à la manœuvre» des blocus. Cette chaîne qui passe son temps à défendre les messages antisémites de Bardella affirme aussi que «la contestation s’est radicalisée, avec l’apparition de propos à caractère antisémite». Une autre invention totale. Le 2 octobre sur LCI, un certain Dominique Moisi demande : «Derrière les manifestations étudiantes, est-ce qu’il n’y a pas une puissance étrangère ?»
En parallèle, les syndicalistes policiers sont tous les jours sur toutes les chaînes, et déclarent en boucle qu’ils souffrent, qu’ils sont de la «chair à canon». Et toutes les antennes répètent le chiffre frauduleux de 800 policiers blessés, sans mener la moindre enquête sur la nature de ces blessures, qui sont bien évidemment inventées et fantaisistes.
Le média indépendant Arrêt sur image mesurait que France Info, sur 16 heures d’antenne, n’avait donné la parole aux lycéens que 13 minutes. Acrimed a analysé la couverture de France 2 : 75% du temps consacré aux «violences», 12% visant à accuser La France Insoumise, 8% sur les revendications des lycéens et… 3% sur les violences policières, soit 47 secondes ! À faire pâlir les médias d’État russes ou ceux de Corée du Nord.
Autre cas emblématique : toutes les chaines parlent depuis une semaine du «saccage» de l’université de Nantes. Il s’agit en réalité de tags, certes très nombreux, sur les murs. Mais rien de comparable avec des mutilations de mineurs, qui n’ont pas eu le centième de cette couverture médiatique. Les médias n’ont pas non plus rappelé que les universités souffrent d’un sous-investissement chronique, que des bâtiments prennent l’eau, et que la majorité des enseignant·es sont des vacataires non formé·es, précaires et sous-payé·es – et encore, quand il y a des profs, car de plus en plus de cours ne sont même pas assurés – ce qui dégrade massivement l’enseignement. En tout cas, bien plus que de la peinture.
Rien de tout cela n’est innocent. Derrière cette couverture médiatique, il y a du sang et des vies brisées. Il y a la plus grande répression de mineurs de l’histoire du pays. Sans ce discours dominant, qui infuse partout, jamais un gouvernement n’aurait pu aller aussi loin dans la brutalité. Si les violences policières avaient été montrées et dénoncées dès le début, nombre d’adolescent·es mutilé·es auraient probablement été épargné·es, car le pouvoir aurait été obligé de serrer les muselières de ses chiens de garde.
Autrement dit, dans le confort des studios, les éditorialistes sont responsables de crimes bien réels. Il suffit de se promener n’importe où pour s’en rendre compte : des millions de français qui ne s’informent que par la télé ont totalement avalé ce discours, et trouvent normale la violence appliquée aux enfants. Ils ne savent rien ou presque du mouvement. Ces médias abîment notre peuple, et sont en train de rendre les plus âgés qui les regardent aussi stupides que fascistes.
Aucune lutte, aucun horizon social positif, ni même aucune éventuelle victoire électorale de gauche ne sera possible sans éteindre ces canaux de propagande ennemie. Tout mouvement de résistance devrait se fixer pour objectif prioritaire de les envahir, de les débrancher voire de reprendre les antennes pour désintoxiquer enfin les téléspectateurs.
Pour les manifestant·es hors Paris, c’est une mission impossible. Mais dans la capitale, c’est extrêmement simple : les sièges de quasiment tous les médias sont concentrés dans quelques rues du même quartier, ils sont accessibles, vulnérables.
- Les studios de CNews et d’Europe 1 se trouvent 2 Rue des Cévennes, dans le 15ème arrondissement.
- Les studios de France Télévision se trouvent 7 esplanade Henri de France, dans le même arrondissement.
- RMC et BFM se situent au 2 rue du Général-Alain-de-Boissieu, toujours dans le 15ème.
- Le Parisien et Les Echos de Bernard Arnault se trouvent au 10 boulevard de Grenelle, juste à côté.
- TF1 et LCI sont au 1 quai du Point du Jour, à Boulogne-Billancourt, en banlieue ouest.
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