Il ne peut y avoir d’écologie sans antimilitarisme et inversement

Depuis des temps immémoriaux, un ciel noir en plein jour est un signe de fin du monde. À Téhéran, le soleil ne s’est pas levé le 9 mars. C’est la manifestation concrète de la guerre.
Une pluie noire, une suie crasseuse tombe désormais sur cette immense ville de 15 millions d’habitants. Les avions de l’empire ont bombardé les raffineries et les dépôts pétroliers du pays, pour mettre à genoux l’économie iranienne, mais aussi pour intoxiquer son peuple. De gigantesques colonnes de fumée provoquées par des brasiers d’hydrocarbures quasiment impossibles à éteindre ont duré pendant des heures.
Des images montrent des autoroutes cernées de brasiers immenses, des conduits de pétrole qui explosent et des panaches de fumée brune de la taille de montagnes. Une métropole entière et tous ses habitants sont pris en otage par la pollution. L’air est irrespirable, l’eau est empoisonnée, la population suffoque dans les vapeurs de métaux lourds, de plomb, d’arsenic et de dioxyde de souffre. Les yeux sont irrités, la population s’étouffe : «La guerre est dans nos gorges» explique un habitant. En frappant ainsi les ressources du pays, Israël mène aussi une guerre chimique.
Migraines, toux, vertiges, malaises, emballement du cœur. Ce sont les premiers effets de cette pollution gigantesque, ressentis sur des kilomètres. Les maladies cardiaques, neurologiques et pulmonaires auront lieu pendant des années, voire des décennies. Les enfants et les personnes âgées sont les plus vulnérables, les femmes enceintes pourraient perdre leurs bébés.
Même les dirigeants des USA ont été surpris par les frappes israéliennes qui ont visé 30 dépôts de carburant. Des bombardements plus étendus que ce qui avait été anticipé. Washington craint que la destruction de ces infrastructures pétrolières, qui servent aux civils, ne renforce le soutien au régime iranien et ne fasse grimper les prix du pétrole.
Impossible pour l’instant de faire un bilan comptable en terme «d’empreinte carbone», comme aiment le faire les technocrates, de ce qui est l’une des plus grandes catastrophes industrielles de notre temps. Mais une chose est déjà certaine, ces fumées toxiques mettent en péril la vie de centaines de milliers d’Iraniens. Elles témoignent aussi d’un fait indiscutable : la guerre c’est l’écocide, l’écocide c’est la guerre. Le militarisme, par nature, consiste à s’accaparer et à détruire l’environnement et les ressources.
Le terme d’écocide est intrinsèquement lié à la guerre. Le biologiste étasunien Arthur Garlston l’utilise pour la première fois à propos de l’invasion du Vietnam, en 1970. Pour soumettre le peuple vietnamien, tout l’arsenal impérial est alors utilisé : un tapis de bombe d’une intensité inégalée, des déluges de napalm brûlant tout – végétation, animaux et humains. Des généraux envisagent même sérieusement d’utiliser des bombes nucléaires, mais aussi et surtout de mener une guerre chimique. À partir de l’été 1961, l’aviation des États-Unis déverse des millions de tonnes d’agent orange-dioxine, un puissant herbicide produit par la firme Monsanto, sur la jungle vietnamienne et laotienne. Il s’agit de détruire l’écosystème dans son ensemble : les forêts qui servent de refuges aux combattants mais aussi les cultures. Entre 14% et 44% de la surface forestière du Vietnam est stérilisée ou contaminée.
Six décennies plus tard, on estime à 5 millions le nombre de personnes qui ont été intoxiquées par l’agent orange. La perversité de ses effets est qu’ils se transmettent de génération en génération. Depuis la fin des années 1960, des bébés voient le jour sans bras ou sans jambes, avec de graves malformations cardiaques ou des handicaps mentaux lourds.
Le premier février dernier, Israël a bombardé sur le sud du Liban un herbicide archi-cancérigène : du glyphosate envoyé sur des terrains boisés, oliveraies et vergers, à des doses hyper concentrées. L’objectif affiché : empoisonner le sol et détruire la végétation pouvant dissimuler des opérations de guérilla. Une attaque destinée à transformer le Sud Liban en désert. «Il s’agit à 100% de glyphosate, qui dépasse de 30 à 50 fois les doses habituelles utilisées dans l’agriculture», selon le ministre libanais de l’Agriculture, Nizar Hani, pour Reporterre. La zone contaminée représente 540 hectares.
Cette méthode écocidaire et cruelle rejoint les armes chimiques tel que le phosphore blanc, qu’Israël déversait déjà au Liban comme à Gaza afin de rendre les terres incultivables et détruire les arbres qui pourraient servir d’abri aux combattants.
Dans les semaines qui ont suivi le 7 octobre 2023, 90.000 oliviers ont été brûlés, arrachés ou déracinés en Palestine. L’olivier est un arbre qui met des décennies à atteindre sa maturité, et qui peut vivre plusieurs siècles. Il est cultivé depuis des millénaires dans le pourtour méditerranéen, mais c’est aussi un arbre symbolique : le rameau d’olivier symbolise la paix et le pardon dans les textes sacrés. En Palestine, la cueillette des olives est un moment fort, qui a lieu dans un ambiance festive et collective, et permet d’entretenir des liens communautaires, d’éprouver l’attachement à la terre. On estime que les colons ont détruit 800.000 oliviers depuis 1967 dans les terres volées aux palestiniens.
Le colonialisme israélien s’attaque aux arbres, à l’eau, à toutes les ressources naturelles qui permettent au peuple palestinien de vivre. «Ils empoisonnent nos puits et nos terres avec des herbicides ou des déchets chimiques industriels» explique Ibrahim Manasra, habitant un village agricole près de Béthléem et responsable d’une ONG de défense de la nature. À Gaza, les terres arables ont été pilonnées pour rendre toute récolte impossible, et presque tous les oliviers ont été déracinés avec des bulldozers. Israël inonde aussi les terres avec de l’eau de mer, officiellement pour «détruire les tunnels du Hamas», mais qui a pour effet de rendre les champs stériles.
Pour écraser la résistance au Kurdistan, la Turquie organise à partir des années 1990 de grandes opérations de déplacements forcés de populations. À partir de 1994, l’armée turque met en place une politique de la terre brûlée pour priver le PKK de tout «soutien logistique». Trente ans plus tard, des bombardements réguliers viennent toujours incendier vergers, vignes et champs. La Turquie utilise aussi ses barrages pour réduire le débit de l’Euphrate pour assoiffer les territoires Kurdes de Syrie et d’Irak. En Ukraine, territoire fertile considéré comme le «grenier à blé de l’Europe» depuis des siècles, l’armée russe a détruit de nombreuses terres cultivées, et fait sauter le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka. Une gigantesque inondation a contaminé les sols et endommagé le système d’irrigation. Même après le retrait des troupes, des milliers de mines continueront de joncher les champs, empêchant la reprise des cultures.
En 2022, le sabotage du pipeline Nordstream, qui acheminait du gaz entre la Russie et l’Europe, a émis dans l’atmosphère 465.000 tonnes de méthane, un gaz ayant un effet de serre 80 fois plus important que le dioxyde de carbone. La guerre en Ukraine aurait rejeté en trois ans 230 millions de tonnes d’équivalent CO2, soit les émissions annuelles de l’Autriche, de la Hongrie, de la République tchèque et de la Slovaquie réunies.
Plus généralement, l’ensemble des armées du monde, leurs véhicules lourds, chaînes logistiques, leur besoin de béton et de munitions, dégagent l’équivalent de 2.200 milliards de tonnes de CO2, soit 5,5% du total mondial. Un bilan largement sous évalué selon la chercheuse néerlandaise Hannah Huibregtsen, et qui va augmenter avec la hausse des budgets militaires. Il ne peut y avoir d’écologie sans antimilitarisme, et inversement.
Pour aller plus loin sur ce sujet :
- Maudite soit la guerre, Pierre Douillard-Lefevre, Divergences, 2025, utilisé pour rédiger cet article.
- Contre l’écologie de guerre, Vincent Rissier, La dispute, 2026.
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