Sur le podium des intoxications pro-Israël les plus débiles jamais tentées par nos médias, on trouve sans doute l’affaire des «mains rouges». Décryptage de cette campagne diffamatoire accablante dans laquelle s’est vautré le paysage audiovisuel français.

Commençons par cet article du 21 mars, publié dans le Times of Israël, un journal israélien. Il raconte que «de petits groupes de manifestants pacifistes se rassemblent à Beersheba, Haïfa et Tel-Aviv pour protester contre le conflit israélo-américain en cours avec l’Iran. À Tel-Aviv, des manifestants lèvent les mains, peintes en rouge sang». Ce mouvement est initié par le petit parti de gauche israélien Hadash qui déclare : «La guerre n’est pas la solution, elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais». On peut voir des images de ces petits rassemblements, où l’on voit des manifestant·es sous la pluie brandir des mains colorées en rouge. Et tout le monde comprend parfaitement le sens de ce symbole : «Avoir du sang sur les mains», l’expression qui désigne un crime. La main rouge est utilisée par tous les pacifistes du monde depuis des décennies pour dénoncer les guerres, les bourreaux, les dictateurs. C’est un symbole mondialement connu des manifestations.
Ceci étant rappelé, venons-en à la polémique médiatique qui a eu lieu en France. En avril 2024, les étudiant·es de Science Po mobilisé·es pour la Palestine subissent une expulsion de la police lors d’une occupation. Les protestataires sortent du bâtiment en levant des mains rouges en l’air.
Immédiatement, une opération concertée de diffamation se met en marche. Lancée par le porte-parole de l’armée israélienne Julien Bahloul, régulièrement invité sur BFM, elle a tout d’une théorie absurde : se couvrir les mains de peinture rouge serait une référence à un événement survenu en octobre 2000 en Cisjordanie, lors duquel deux soldats israéliens avaient été tués, et leur meurtriers avaient eu les mains tâchées de sang. Selon cette logique, les mains rouges n’auraient rien à voir avec le massacre en cours à Gaza. Les étudiant·es de Sciences Po auraient en fait rendu hommage à un double homicide remontant à 24 ans, dans une logique antisémite et terroriste !
Cette interprétation paraît délirante : cette histoire est méconnue, surtout pour des jeunes nés après l’an 2000. Il y aurait donc, tapis dans l’ombre à Science Po, des idéologues islamistes qui auraient incité les étudiant·es à reproduire ce symbole secrètement lié à l’antisémitisme ? Inventer une telle théorie du complot en dit plus sur les obsessions des sionistes qui la propagent que sur les manifestant·es dénoncé·es.
Pourtant, ce lien inventé de toutes pièces entre une main ensanglantée et l’antisémitisme est massivement relayé. Le célèbre dessinateur Johann Sfar en fait un planche de bande dessinée. Plusieurs représentants du PS relaient cette calomnie, de même que le médiatique Raphaël Ethnoven, Aurore Bergé, et des groupuscules sionistes ou encore divers politiciens qui en profitent pour cracher au passage sur la France Insoumise.
Chaque publication récolte des milliers de «likes» et de partages, chaque intervention médiatique est vue des millions de fois. Pendant des jours, ces fameuses «mains rouges» occupent le devant de l’actualité, tout le monde est obligé d’y répondre. Avec le recul, cela paraît fou, mais c’est ce qu’il s’est passé.
Deux ans plus tard, alors que même les manifestant·es en Israël arborent des mains rouges, qui osera dire qu’il s’agit d’un symbole antisémite ou d’une référence obscure à des meurtres ? Personne. Mais l’important, pour les médias, est de matraquer encore et encore et encore ce genre de fake news, car il en reste toujours quelque chose : les soutiens de la Palestine et LFI sont forcément antisémites, car «on» l’a entendu dans les médias. Pourquoi ? On ne sait plus, on n’a pas d’exemple en tête, mais cela a été tellement répété à travers des polémiques mensongères comme celle-ci, que cela finit par imprégner les esprits, insidieusement.
Le parallèle entre le traitement médiatique des manifestations qui viennent d’avoir lieu en Israël et celle de Science Po en 2024 nous éclaire aussi sur le pourrissement extraordinaire dans notre pays : nos «élites» politiques et journalistiques sont encore plus menteuses et passionnément génocidaires que celles d’Israël !
Si les historiens du futur compilent les intox et diffamations des médias français des années 2020, ils seront stupéfaits et placeront sans doute cette histoire de «mains rouges», qui a agité l’une des plus grandes puissance du monde, en bonne place dans un classement de la bêtise. Et ils comprendront peut-être comment un grand pays a pu basculer dans l’abrutissement généralisé, le fascisme et le militarisme : par ses médias.
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