Casse sociale : comment faire reculer le gouvernement ?


Un peu d’histoire sociale


[Photo : les grèves de Nantes vues par le magazine Radar en 1955]

Toi aussi, tu veux faire reculer le gouvernement et sa dernière loi sur le droit du travail ? Cela ne passera malheureusement pas par une signature de pétitions, ni même en attendant que les syndicats sortent de leur formol.

Retour sur une lutte locale : les grèves insurrectionnelles de Nantes, en 1955.

Au beau milieu de l’été 1955, un conflit social de grande ampleur éclate à Nantes. Les trois chantiers navals de l’Atlantique – Loire, Bretagne et Dubigeon – regroupent 7000 ouvriers. Les grévistes sont rejoints par d’autres métallos de l’agglomération pour réclamer une hausse de salaire. Le mouvement se lance à la suite de semaines de grèves dures, émaillées d’affrontements à Saint-Nazaire, où les grévistes ont obtenu la satisfaction de leurs revendications. Un ouvrier des Chantiers Navals de Saint-Nazaire raconte à ce propos :

“Les cisailles et les poinçonneuses démarrent sous l’impulsion de certains ouvriers. On fabrique des projectiles d’acier et les gars qui s’y emploient manifestent autant de frénésie que s’ils avaient un boni à tirer. […] Aux cisailles des tôles de même épaisseur se voient transformées en projectiles encore plus dangereux, des petits triangles dont les deux angles aigus projetés avec force s’avèrent capables de transpercer n’importe quels uniformes. D’autres groupes, disséminés dans les nefs, se sont spécialisés dans le matériel de projection, avec des bandes de caoutchouc. Ils confectionnent des lance-pierres.”

À Nantes, le 17 août, les ouvriers en lutte saccagent le siège du patronat local – situé non loin de l’ancienne Bourse du Travail – où se tiennent les négociations. Progressant étages par étages, les ouvriers finissent par obtenir un accord : 40 francs de plus par heure. Mais les employeurs se dédient quelques heures plus tard à la préfecture, un lock-out des usines et des chantiers est prononcé pour éviter tout mouvement d’occupation, comme en 1936. Les lieux de travail sont occupés par les forces de l’ordre. Le 18 août, une grande manifestation de 14.000 personnes passe par la Bourse du Travail en direction de la Préfecture où l’émeute éclate. La confrontation dure jusqu’à la tombée de la nuit. Le lendemain, le mouvement prend de l’ampleur, soutenu par d’autres bassins ouvriers. Un immense meeting au Champ de Mars est suivi d’une manifestation de 20.000 ouvriers qui se dirigent vers la Place Aristide Briand, pour faire libérer les arrêtés de la veille, incarcérés dans la prison.

Alors qu’à Saint-Nazaire les affrontements se sont déroulés dans l’enceinte ou aux abords des chantiers, à Nantes c’est en plein centre-ville que les ouvriers et les CRS vont se livrer à une véritable guerre de rue. Les édifices de l’État sont attaqués par les grévistes qui débordent leurs directions syndicales. Un rapport de police de l’époque décrit l’intensité de la conflictualité et la colère des ouvriers à l’encontre de ces bâtiments symboliques :

«Quelques centaines d’entre eux arrachèrent les grilles du palais de justice et tentèrent vainement d’escalader les murs de la maison d’arrêt où se trouvaient détenus cinq individus appréhendés au cours des événements de la veille. Ils s’attaquèrent à la porte de la prison qui céda. La seconde porte métallique résista et le personnel de la prison lança des grenades lacrymogènes pour les disperser. […] Un engin explosif fut lancé par les manifestants à l’intérieur de la prison. […] De véritables opérations de guérilla se sont poursuivies dans les rues. […] Rue du Marchix, un garde mobile a été blessé par balle par les manifestants».

Après avoir attaqué la prison, les affrontements gagnent le reste du centre-ville et un jeune maçon, Jean Rigollet, est tué par balle par la police sur le Cours des Cinquante Otages. Les manifestants sont finalement libérés sous l’influence du maire de Nantes, qui propose alors sa médiation, obtenant la libération de la plupart des manifestants arrêtés et la reprise des négociations… à Rennes. Le travail reprend mais le mouvement se poursuit, avec des débrayages ponctuels durant l’été et une partie de l’automne, soutenu par une solidarité large, incluant même le clergé : l’évêque de Nantes fait un chèque de 50.000 francs pour soutenir les grévistes. Après la fin de la grève, la CGT déplorera «les idées anarchosyndicalistes très fortes que les mouvements de 1955 ont encore développées» dans la classe ouvrière du département.


«Il n’y a aucune forme d’organisation plus autonome que quinze mille ouvriers agissant unanimement dans la rue. (…) Nantes a fourni l’exemple [de] formes d’orga­nisation qui s’avèrent déjà les seules efficaces, et qui s’avéreront de plus en plus les seules possibles» écrira Cornélius Castoriadis en 1956.

Une leçon à méditer aujourd’hui, pour les semaines qui viennent.

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