Élever nos standards révolutionnaires


La contribution d’un lecteur nantais sur le mouvement d’occupation en cours


[Photo : Marin Driguez]

«Cher Raoul,
Peu après ton départ, dimanche, tout ce joli monde s’est dispersé, bien satisfait des règlements de comptes et programmes d’avenir — à l’exception de Jacqueline et du camarade Strid qui, visiblement, n’arrivaient pas à dominer leur dépit et leur désarroi d’avoir vu disparaître tant de peintres en l’espace d’un matin […]
PS : Les manifestations étaient belles. Lundi le genre digne et calme, mais mardi on avait la rue. Mais pour quoi faire ?»
GUY DEBORD, Lettre à Raoul Vaneigem du 15 février 1962.


«Je vends ma carte chance et je puise dans la caisse,
On a bien mérité,
De toucher une avance, si c’est pour rendre la caisse
À la communauté […]
J’achète un château en Espagne,
J’achète un monde où tout le monde gagne,
À la fin»
ZAZIE, Rue de la Paix.


Nous avons touché quelque chose du doigt dimanche soir dans l’engouement généré par l’ouverture du Château du Tertre, quelque chose que nous avons aussi – ce soir là – «laissé filer». Ces quelques lignes ont vocation à exister pour tenter d’identifier ce quelque chose et ouvrir des pistes pour s’en saisir, sortir la tête du guidon et contrer les flammes.

1. Défaire l’ennui, contrer la posture

S’il est une question qu’il faut penser tout de suite et qui est nécessaire pour comprendre les motivations en jeu ici c’est bien celle-ci : Pourquoi des étudiant.e.s – et pas uniquement des étudiant.e.s – se retrouvent dans l’ouverture d’un château laissé vacant sur le campus universitaire ? Si l’on envisage l’occupation de salles de classe à l’université sous le prisme de l’urgence humanitaire uniquement ou de la performance militante, il semble que l’on passe alors à côté du sens qu’il peut y avoir à s’accaparer un lieu tel que le Château du Tertre. L’idée n’est pas ici de contester l’urgence existante mais bien de dire que l’on n’ouvre pas un lieu comme celui-ci seulement par impératif ; que ce qui se joue réellement dans cette situation s’incarne dans la question de nos pratiques et de nos désirs. Ce qui s’exprime dans la volonté de sortir des salles du bâtiment Censive laissées par la présidence de l’université, c’est une puissance d’être, celle d’affirmer collectivement des désirs, en quelques mots : de construire un monde.

Il faut rompre avec le moralisme humanitaire qui nous pousse à «agir pour» lorsque la seule question qui doit se poser demeure «comment faire ensemble». La question ce n’est pas «comment des étudiant.e.s peuvent agir pour solutionner/résoudre la question du logement pour des jeunes exilé.e.s à la rue ?» mais bien comment faire exister ces questions dans le même monde ? Il n’y a pas de convergence des luttes à créer mais des pratiques collectives à faire exister conjointement.

Ce dimanche soir, nous avons été techniquement en capacité de faire quelque chose et nous n’en avons pas pris pleinement la mesure, nous avons oublié de nous en réjouir. Cette ouverture est une supposition, celle de dire que nous étions là, que possiblement, nous pouvions habiter un lieu et pourtant nous nous sommes tenus à la démonstration de notre puissance. Une nouvelle fois, nos actes nous ont échappé. Et nous n’avons pu que donner un sens spectaculaire, folklorique à une action qui portait en elle davantage que le seul fait de sa démonstration. Alors nous nous sommes cantonnés à des considérations matérielles, comme justification de nos limites. La pudeur dont nous avons hérité en échange de nos années de défaite nous tétanise. Nos récentes tentatives ont toutes échoué face à l’ordre des choses et nous avons intégré qu’il fallait nous excuser de vouloir bousculer l’ordre du monde dans ce qu’il était de plus insupportable. Mais cette tendance n’est pas irrémédiable, et nous avons commencé à nous prouver le contraire.

2. Il y a maintenant quelque chose à construire

Dans la nuit de dimanche à lundi, la présidence de l’université venait faire part de ses inquiétudes quant à l’occupation des lieux et sommait les occupant.e.s du château de retourner à leur urgence dans le bâtiment Censive d’où nous venions. Car l’université n’est pas dupe et ne veut pas nous voir habiter ses murs. Habiter signifie sortir de l’urgence, occuper le temps et l’espace, et c’est justement contre ces éventualités qu’elle se dresse. S’ancrer dans le temps et dans l’espace, voilà une perspectives qui ne réjouit pas les gestionnaires de la connaissance, voilà pour nous un enjeu politique à tenir !

C’est probablement ce que nous avons manqué dimanche soir en ne prenant pas la mesure de ce que nous étions en train de créer en entrant à cent dans les murs du Château du Tertre ; que pour la première fois depuis un moment nous reprenions l’avantage, nous commencions à construire le rapport de force. Faire ce lieu nôtre est la moindre des choses que l’on puisse demander et aucune opération immobilière menée par l’université ne pourra en dire le contraire. S’accaparer le Château du Tertre et le garder c’est tenter de faire de nos puissances un monde dans lequel des revendications d’exilé.e.s se battant pour avoir accès aux conditions de vie les plus basiques trouvent autant leur place que celles d’étudiant.e.s essayant de construire un espace d’expérimentation pérenne de l’autonomie à la fac. Et c’est dans l’ouverture de ce monde qu’il semblerait que l’on commence à entrevoir la possibilité de vivre la vie de château.


Il nous faut maintenant élever nos standards révolutionnaires.


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