6 avril : ne te résigne pas d’un fil


2000 manifestants à Nantes. Répression, charges et nasses. La fête foraine sous les grenades.


Alors que le grand débat national touche à sa fin, que les membres du gouvernement ne peuvent plus se déplacer sans une véritable armée pour les protéger de la population, et que les images de violences d’État défraient la chronique semaine après semaine, l’Acte 21 devait marquer le retour des Gilets Jaunes dans le centre-ville de Nantes.

Ces dernières semaines, des mobilisations aux formes nouvelles étaient mises en place localement : blocages de centre-commerciaux, défilés en périphérie, encerclement d’une usine d’armes de la police. Des formes originales, pour esquiver une répression trop brutale. Le 6 avril, à la demande générale, le rendez-vous était fixé à la croisée des trams.

C’est sous une pluie ininterrompue et des bourrasques que plusieurs centaines de personnes démarrent vers 14h. À l’avant, des banderoles ironiques et acides contre Macron. Et un gros cortège de tête. Des centaines de manifestants avec des drapeaux, des K-ways, qui dynamisent l’avant de la manifestation avec une profusion de fumigènes. Cela ne suffira malheureusement pas à faire face à une répression toujours plus écrasante.

Après un premier tour énergique, l’enjeu est de sortir du parcours balisé par les autorités. Le cortège, fort de 2000 personnes, s’engouffre dans la rue du Musée des Beaux-Arts, pour redescendre vers la gare. Face à un dispositif massif, présent jusque dans le jardin des Plantes, pas de conflit : la manifestation remonte. C’est sur la Place Foch que la situation se tend. Déluge de lacrymogènes, jets de peinture, début de barricades. La fête foraine de printemps, qui occupe le Cours Saint-Pierre, est littéralement noyée dans un gaz épais et toxique. Les forains font évacuer les clients. Des enfants pleurent et vomissent. Certaines attractions continuent de faire des tours en l’air, dans les nuages de lacrymogènes. Ambiance surréaliste.

Le cortège repart rue Joffre, où une barricade commence à prendre feu. Les manifestants sont repoussés de plus en plus loin du centre-ville. La panique s’installe. La foule est divisée, poursuivie. La police parvient à crée deux nasses dans des ruelles et des impasses du quartier. Au total, plus de 200 personnes subiront un enfermement à ciel ouvert pendant près de deux heures. Un premier groupe, nassé par la BAC, reçoit des grenades de désencerclement, des coups, des insultes et du gaz lacrymogène sans pouvoir bouger. L’autre groupe, lui aussi enfermé, pourra sortir au compte goutte, après avoir été photographié et fouillé. Dans les deux cas, les manifestants sont totalement dépouillés : banderoles, drapeaux, K-ways, mégaphones… Les street médics se font voler pour plusieurs centaines d’euros de matériel de soin ! La police remplit de grands sacs qui sont emmenés dans des véhicules. Un reporter indépendant a son appareil photo brisé par un coup de matraque. Des riverains montrent leur solidarité en récupérant des protections, en donnant du café ou en filmant les violences policières.

Pendant ce temps, progressivement, les manifestants restants se retrouvent au point de départ, à Commerce. Une heure plus tard, plusieurs centaines de personnes repartent en manifestation. Sans banderoles ni tête de cortège, le défilé paraît décapité et erre timidement entre les lignes de gendarmes. Après avoir fait volte-face sur le Cours des 50 Otages, il s’élance vers l’ouest. 400 personnes sont talonnées par au moins autant de forces de l’ordre, appuyées par des camions et un hélicoptère. Anxiogène. Sur le quai de la Fosse, les gendarmes se mettent à tirer sans relâche des salves de grenade sur cette foule pacifique qui fuit le dispositif. Les derniers manifestants seront pourchassés jusqu’à Chantenay. Les gaz sont sentis jusqu’en haut de la butte Sainte Anne, vers 18h. 25 personnes ont été arrêtées, dont beaucoup de médics. Un bilan très lourd.

Cette manifestation régionale, à l’image de la situation générale, n’aura pas réussi à sortir de la routine. La répression, féroce, aura encore réussi à museler la contestation, et à atomiser les manifestants. Le manque de cohésion des cortèges et l’intériorisation de la peur sont des défis insolubles. Elles permettent aux forces de l’ordre de faire avorter des manifestations pourtant dynamiques au départ.

Pourtant, après 21 semaines et plus de 4 mois de contestation, il reste des milliers de personnes qui continuent, semaine après semaine, à tenir les rues. Il y a dans ce long mouvement de révolte, sans doute le plus long depuis l’après-guerre, une résilience hors du commun. Des manifestants, de tous âges et de toutes conditions, mettent chaque semaine leur liberté et leurs corps en jeu. Car personne n’ignore que manifester aujourd’hui, implique le risque d’être mutilé, arrêté, voire pire. Même diminués par la répression les Gilets Jaunes sont la preuve vivante d’une immense détermination. Et d’une défiance vis-à-vis du pouvoir qui ne s’arrêtera pas.

Il convient à présent d’inventer de nouvelles façons de prendre la parole, de gagner en force, de reprendre du souffle. Des pistes qui sont, justement, à l’ordre du jour de l’Assemblée des Assemblées de Saint-Nazaire.


Photos : Maka, L’indé nantais, James, Jah, Estelle Ruiz…

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