Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, la mort de Malik Oussekine et d’Abdel Benyahia


Histoire d’une police qui assassine


C’était il y a 36 ans, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986. Malik Oussekine, jeune étudiant parisien âgé de 22 ans, est froidement assassiné par trois voltigeurs, des policiers à moto, matraqué jusqu’à la mort dans l’ombre d’un hall d’immeuble. Le même jour, Abdel Benyahia est lui aussi victime du tir mortel d’un policier hors service.

La mort de Malik Oussekine intervient dans un contexte de contestation étudiante contre le projet de réforme universitaire du ministre Devaquet. Après avoir donné l’ordre aux CRS d’évacuer les manifestant-es au sein de la Sorbonne, les voltigeurs sont envoyés à la recherche de «casseurs» imaginaires, une véritable traque policière d’une rare violence s’ensuit contre les potentiels manifestants.

Malik Oussekine, qui passait par là, tente de se réfugier dans un hall d’immeuble où il sera pris au piège par trois policiers… L’État tente d’étouffer la révolte par un acte d’une infâme barbarie, en instaurant la peur.

Le Samu intervient quelques minutes plus tard. Le décès de Malik Oussekine ne sera déclaré à l’hôpital Cochin que plus tard dans la nuit. L’avocat de la famille du défunt révèle les jours suivants que le rapport du médecin contredit la version officielle : la mort du jeune étudiant était constatée dès minuit, juste après la passage à tabac des policiers. Les autorités tentent de semer le trouble, jouant sur le fait que la victime était en insuffisance rénale. Le ministre chargé de la sécurité déclare dans les médias : «si j’avais un fils sous dialyse je l’empêcherais de faire le con dans la nuit». Une tentative volontaire de dissimuler la responsabilité des agents, avec la collaboration du service hospitalier, et d’inverser l’accusation.

Le même jour, dans la ville de Pantin, le jeune Abdel Benyahia, 20 ans, est lui aussi assassiné par un inspecteur de police judiciaire. Ivre, il avait conservé son arme de fonction en-dehors du service et avait abattu sans sommation le jeune homme, qui rentrait chez ses parents, dans la cité des 4000 à la Courneuve. Le quartier s’embrase, la famille s’empare de l’affaire, se bat. Le corps d’Abdel est caché pendant plus de 48h par les services hospitaliers à la famille. Celle ci obtiendra la condamnation du policier tueur à 7 ans de prison, des années de combat plus tard. Mais l’histoire n’a pas retenu cette affaire, pourtant aussi terrible que symbolique, qui s’est déroulée de l’autre côté du périphérique parisien. C’est Malik Oussekine qui est resté dans les mémoires collectives : jeune étudiant, amateur de jazz, tué au cœur de la capitale.

Dès le lendemain du décès de Malik Oussékine, le ministre Devaquet présente sa démission et son projet de loi est enterré deux jours plus tard. Des centaines de milliers de personnes manifestent à Paris et dans tout le pays contre les violences policières. Le bataillon des voltigeurs est dissous dans la foulée pour calmer la révolte. Créée en 1969, ce peloton de policiers à moto avait été spécifiquement conçu pour matraquer violemment et aléatoirement les manifestants. Il réapparaîtra discrètement sous une autre forme avec Nicolas Sarkozy, qui crée en 2003 les Compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI), dont certaines sont à moto et qui sont équipées de nouvelles armes encore plus dangereuses telles que lanceur de balles défense, grenades de désencerclement, taser, etc… Le vrai retour des «voltigeurs» en tant qu’unité anti-émeute chargée de casser les mobilisations intervient en 2018. Ce sont les brigades de choc à moto créées pour écraser les Gilets Jaunes : les désormais célèbres BRAV – Brigades de Répression de l’Action Violente – milices cagoulées d’une extrême brutalité.

Trois ans après la mort de Malik Oussekine, deux des voltigeurs responsables de sa mort, Jean Schmit et Christophe Garcia, sont jugés aux Assises pour «coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner». Une qualification pénale dont la peine encourue est plus légère que celle d’«homicide volontaire». Un choix politique habituel du Parquet de poursuivre les policiers sur des qualifications moins graves. Ils ne seront condamnés qu’à de légères peines de sursis, alors même qu’ils comparaissent en cour d’Assises, qui juge des crimes les plus graves, dont les peines encourues s’élèvent au minimum à dix années de réclusion criminelle.

Ce dossier emblématique de violence policière s’ajoute à une longue liste qui ne cessera de s’accroître. 373 meurtres policiers ont été recensés depuis la mort de Malik Oussekine et Abdel Benyahia, selon le collectif «Désarmons-les». Sans compter tous celles et ceux qui ont subi la barbarie, la mutilation et l’humiliation de la police.

Pendant des années, la police française a parlé d’un «syndrome Malik Oussekine» : le risque de faire un mort planait au-dessus des manifestations, et les policiers disaient faire plus attention. Depuis 10 ans, avec la militarisation du maintien de l’ordre, les dizaines de mutilations, la mort de Rémi Fraisse, de Zineb Redouane ou de Steve Maia Caniço, la police n’hésite plus à tuer lorsqu’elle fait du maintien de l’ordre. La parenthèse est révolue.

En 2022, tout est pire qu’en 1986. Les crimes policiers ne provoquent plus de réactions massives. Aucun ministre ne démissionnerait après la mort d’un jeune homme. Les brigades de police dissoutes à l’époque ont été recrées et sont bien plus violentes et armées. Les policiers ont le droit d’avoir leurs pistolets en-dehors de leur service. Et aucun policier n’est aujourd’hui sérieusement inquiété par la justice, malgré des faits accablants, parfois filmés.

Tragique symbole des violences policières, le meurtre de Malik Oussékine a marqué l’imaginaire collectif de toute une génération et plus encore. 36 années se sont écoulées, mais la colère n’a pas disparu : son nom, mêlé à d’autres, est encore clamé dans les manifestations contre la violence de l’État et de ses chiens de garde. Le 6 décembre 1986 résonne encore aujourd’hui à la veille du procès d’un policier aux Assises à Paris, jugé pour la mutilation de Laurent Théron le 15 septembre 2016.

La colère contre l’injustice ne s’étouffe pas sous les gaz et les coups, elle ne faiblit pas sous la répression… Comme le disait Pablo Neruda, «ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas la venue du printemps». Pour Malik et pour toutes les victimes de la violence de l’État, ni oubli, ni pardon.

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