Empoisonnement d’État au chlordécone : déni de justice et mépris des victimes


Après 16 ans d’attente, les juges d’instruction du pôle de santé de Paris estiment que les faits sont «prescrits»


Après 16 ans de procédure, la justice clôt le dossier de l’empoisonnement au Chlordécone dans les Antilles suite à la plainte pour empoisonnement déposée en 2006 par les victimes de ce pesticide mortifère.

Le chlordécone, un pesticide et insecticide ultra-toxique, a largement été utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique de 1972 à 1993 , alors même qu’un risque cancérigène est déclaré dès 1979 par l’Organisation Mondiale de la Santé. Prenant en considération la gravité des effets de ce pesticide, les États-Unis l’interdisent dès 1977.

Le chlordécone contamine toute forme de vie sur son passage : l’humain, l’eau, l’air, la faune, la flore, et toute la biodiversité. Plus de 90% de la population des Antilles est contaminée par ce véritable poison et l’on parle de plus de 40.000 hectares de terres contaminées, sans parler des cours d’eau et des fonds marins… Mais il permet à la France d’importer des bananes à petit prix depuis ses colonies, produites et cueillies par de petits paysans exploités qui s’empoisonnent.

Le chlordécone est interdit en France en 1990 mais continue d’être déversé en Guadeloupe et en Martinique jusqu’en 1993 par deux dérogations successives, accordées par le gouvernement français. Malgré l’interdiction du chlordécone il y a maintenant 30 ans, l’environnement reste contaminé par ce poison, dont les molécules peuvent persister jusqu’à 700 ans…

Un mépris criminel de la population antillaise de la part des gouvernants français qui démontre une fois de plus un racisme d’État assumé et normalisé. La responsabilité de l’État Français dans ce scandale ne fait l’objet d’aucun doute. Il a d’ailleurs été reconnu dans le rapport de la commission parlementaire, adopté par l’Assemblée Nationale en 2019.

En novembre 2022, le ministère public demande un non-lieu. L’argument du parquet ? Les faits ne peuvent pas être qualifiés d’empoisonnement et sont prescrits. Le droit français prévoit aujourd’hui que seuls les crimes de génocides, de crimes contre l’humanité ou crimes de guerres soient imprescriptibles… Mais comment est-il possible de ne pas considérer cet empoisonnement massif d’une population entière, de la biodiversité, de l’eau et de l’air comme un crime contre l’humanité ?

Rappelons également qu’en matière d’infractions dissimulées, le point de départ de la prescription peut être calculée à partir de la découverte des faits… soit officiellement en 2004 par la direction générale de la concurrence. Ce serait donc un choix volontaire de la Justice de retenir la prescription de l’action publique pour justifier son refus de rendre justice !

La décision des juges d’instruction en charge de l’affaire a été rendue le 2 janvier 2023. Suivant ainsi les réquisitions du Parquet, les juges rendent une ordonnance de non-lieu. Des arguments insensés sont avancés pour justifier ce déni de justice assumé : les juges relèvent la difficulté de «rapporter la preuve pénale des faits dénoncés», «commis dix, quinze ou trente ans avant le dépôt de plaintes», et tente de minimiser les connaissances scientifiques de l’époque pour faire croire à l’impossibilité d’établir un «lien de causalité certain». Les juges concluent donc à l’impossibilité de «caractériser une infraction pénale», reprochant même aux parties civiles d’être restées «longtemps silencieuses» ! Stratégie classique de l’État d’inverser la responsabilité et de faire porter la culpabilité sur ses propres victimes !

Une fois encore, la justice française démontre sa complicité avec les puissants, politiques et industries mortifères. Ce non-lieu est le reflet de l’indifférence totale de l’institution judiciaire et de l’autorité étatique pour la santé de la population antillaise, pour la faune, la flore, l’air, l’eau… Une décision indigne et inhumaine qui prive les victimes de leur droit à être entendues, reconnues et à exiger une réparation légitime au vu des préjudices qu’elles ont subi : l’incidence de certains cancers reste aujourd’hui très au dessus de la moyenne. Avec 227,2 cas pour 100.000 hommes chaque année, la Martinique détient le «record» du monde de cancer de la prostate. L’incidence des cancers de l’estomac est deux fois supérieure à celle de la Métropole.

Les Antilles sont des îles oubliées des autorités françaises, des colonies peuplées en grande partie de descendants d’esclaves, subissant aujourd’hui à la fois une féroce répression, des prix de la nourriture indécents, des services publics défaillants. Et un mépris de l’État français pour la santé des habitants.

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