Adolfo Kaminsky : vie héroïque d’un faussaire résistant


Après avoir traversé le siècle et sauvé des milliers de vies, il s’est éteint ce 9 janvier 2023


«Rester éveillé. Le plus longtemps possible. Lutter contre le sommeil. Le calcul est simple. En une heure, je fabrique trente faux papiers. Si je dors une heure, trente personnes mourront…» C’était une réflexion d’Adolfo Kaminsky lorsqu’il évoquait la fabrication de faux papiers sous l’Occupation, pour sauver des enfants juifs traqués par le régime de Vichy et les nazis.

Adolfo Kaminsky naît en Argentine en 1925. Ses parents, juifs russes, ont fui leur pays natal pour échapper aux persécutions antisémites. Installés en France, ils doivent partir pour l’Amérique Latine lors de la Révolution russe, car les autorités considèrent le père de famille comme un «rouge». Ils reviendront s’installer dans l’hexagone en 1932.

Au début de la guerre, sa mère est retrouvée morte le long d’une voix ferrée alors qu’elle allait avertir son frère qu’il était recherché par la Gestapo. En 1943, Adolfo est interné dans le camp de Drancy, avec son père, sa sœur et ses frères. Il refuse de baisser le regard lors de l’inspection par le responsable nazi du camp, Alois Brunner, artisan majeur du génocide. Comme il est né à Buenos Aires, le consulat argentin parvient à les faire libérer. Ils échappent de peu à la déportation. Dès sa sortie, Adolfo Kaminsky prend un faux nom et se lance dans la fabrication de faux papiers, avec l’aide d’un pharmacien résistant. Il n’a que 17 ans, et c’est un passionné de chimie. Il a mis au point une solution pour effacer l’encre bleue…

C’est en secret, avec une extrême minutie, depuis un laboratoire clandestin, qu’il va sauver des milliers de personnes. Un jour, un membre de son réseau de résistance lui apporte une liste de 300 noms d’enfants qui risquent d’être déportés. «La nationalité, c’est une étiquette, qui permet de vivre ou de mourir…» Avec son équipe, il travaille sans relâche pour fabriquer le maximum de papiers d’identité pour leur permettre d’échapper à la mort. «J’ai travaillé jusqu’à tomber dans les pommes.» Son laboratoire a sauvé près de 14.000 enfants en deux ans.

Après la Libération, le faussaire est recruté par l’armée, mais il démissionne, refusant les guerres coloniales de la France. Il va mettre ses talents au service des opprimé-es et des dissident-es du monde entier.

Adolfo Kaminsky se retrouve à nouveau dans la clandestinité, pour échapper aux autorités, et fabrique désormais des papiers pour les juifs rescapés des camps qui veulent partir vers la Palestine. Il dénonce néanmoins le projet d’un État qui ne permettrait pas la cohabitation entre plusieurs religions : «Une religion d’État, pour moi c’était inadmissible, c’était recommencer les injustices et le racisme.» La guerre d’Algérie éclate dans les années 1950 et il aide les indépendantistes du FLN. Les réseaux de soutien à l’Algérie en France lui proposent une rétribution : «Me payer pour ce que je fais ? Jamais.» Il estime «être payé, c’est être dépendant».

Pendant trente ans il aura soutenu de nombreuses luttes révolutionnaires, choisissant les causes qui lui semblent justes. La résistance antifasciste espagnole, qui se bat contre Franco. Les opposants aux dictatures du Portugal ou de Grèce. Mais aussi les guérillas révolutionnaires d’Amérique du Sud ou encore le mouvement anti-apartheid de Nelson Mandela, en Afrique du Sud. Il réalise même de faux papiers pour des soldats américains qui désertent l’armée afin d’échapper à la guerre du Vietnam. Le monde entier à la portée de son atelier de faussaire.

En parallèle, Kaminsky est artiste, photographe. Il travaille notamment pour les prestigieux studios d’Harcourt et produit des centaines de photographies du Paris d’après-guerre, ses ruelles, ses ouvriers et artisans, ses promeneurs, les images d’une capitale aujourd’hui disparue. Un travail d’archive exposé récemment.

Épuisé de décennies d’errance, Adolfo Kaminsky s’installe en Algérie et fonde une famille. Mais à la veille de la guerre civile qui ravage le pays dans les années 1990, opposant des islamistes armés au régime militaire, la famille revient en France. Ironie du sort, le faussaire est embêté par l’administration pour prouver sa nationalité !

Il est décédé ce lundi 9 janvier 2023 à l’âge de 97 ans, après avoir traversé le siècle et ses tourments, en y faisant face de la plus belle des manières. Il laisse derrière lui deux enfants, dont l’excellent rappeur Rocé et sa fille Sarah, comédienne, qui a rédigé un ouvrage sur sa vie.

Dans une interview donnée en 2012, Adolfo Kaminsky confiait : «Les faux papiers permettent juste de survivre pour des gens en danger, mais ça ne résout pas le problème politique. Je ne comprends pas pourquoi il y a cette agressivité permanente, comme si les êtres se sentaient supérieurs parce qu’ils tapent sur les autres. L’humanité est très malade, il serait temps que les gens se soignent.»


📷 : Olivier Corsan

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