Quand féminisme et start-up recyclent le capitalisme le plus rance


En partenariat avec le média indépendant Hiya, nous publions une série d’articles qui brossent les portraits de figures du néolibéralisme triomphant.



Les anges de la finances volent au secours des petites entreprises innovantes aux valeurs progressistes. C’est le mythe des “business angels” que les médias et le gouvernement diffusent à longueur de journée. Derrière cette façade séduisante, on retrouve surtout du capitalisme bien gras, dont la spéculation immobilière. Ici, un cas d’école.


Dans un monde toujours plus dominé par l’image, la réputation est un enjeu majeur. Toute une industrie s’attelle donc à construire ou protéger les réputations. Cette industrie ne rechigne pas à capter des luttes fondamentales, telles que l’antiracisme, l’écologie ou le féminisme, pour gonfler les CV de personnes qui n’ont pas la moindre intention de changer quoique ce soit, si ce n’est la profondeur de leur compte en banque.

Le nec plus ultra dans ces ravalements de façade, c’est de se présenter comme «business angel» investissant dans des start-up. Une sorte de rêve de la Macronie (mythe d’ailleurs largement alimentée par la Macronie elle-même).

Au premier plan, il y a les figures connues, des milliardaires occupant les Unes des journaux comme bon leur semble. Derrière, au ban et à l’arrière-ban, c’est toute une classe qui joue à ce même jeu : repeindre leurs histoires aux couleurs qui les arrangent. Il s’agit d’un trait d’époque ou d’un monde, celui que Macron représente si bien. Des gens qui attrapent quelques éléments de leurs histoires personnelles, «vraies», «inventées» ou «arrangée», peu leur importe, et qui les exhibent en tâchant d’en tirer le meilleur profit.

La première chose qu’achètent les «business angels» c’est l’image de business angel

Prenons le portrait flatteur d’une femme d’affaire paru dans Marie Claire, Mylène Romano, «bâtisseuse d’empire» comme le titre cet article du 20 mars 2019.

En cinq minutes de lecture, tout y passe. Une critique aussi acerbe que justifiée du monde de la finance, misogyne et ultra-masculin quand elle y fait ses premiers pas dans les années 80. Issue d’une famille pied-noire modeste, la réussite est un combat (le mythe du Self-Made Man au féminin). Une femme qui lutte pour le droit des femmes. Et, enfin, une business angel qui, bien sûr, ne «revoit jamais la couleur l’argent investi». Ça donnerait presque envie de la plaindre, ou au moins de la féliciter pour son abnégation et les risques qu’elle prend en faveur d’une cause juste.

L’arnaque ici consiste à faire croire que l’investissement a pour objectif de développer une nouvelle entreprise risquée. Peut-être est-ce le cas, mais l’investissement sert avant tout à peaufiner l’image de l’investisseuse. Mylène Romano n’a pas besoin de voir son retour sur investissement ou les dividendes futures, elle a déjà acheté ce qu’elle souhaite : cette image qu’elle expose dans Marie Claire.

Féminisme entrepreneurial, les valeurs du patriarcat au féminin

Elle commence sa carrière dans le monde sur-testostéroné de la Bourse dans les années 80, sorte de boy-band où les membres se mesurent aux millions de transactions réalisées dans la journée. Dans ce milieu hostile aux femmes, elle parvient à s’imposer. Non pas en changeant les règles, mais en s’y adaptant. Au lieu de détruire le pouvoir masculin, la femme qui réussit doit se mettre à penser comme un homme. Femme et féminisme sont ainsi loin d’être des synonymes, quoiqu’en dise le stroy-telling de la femme d’affaire qui dénonce, en revanche, le véritable machisme du milieu financier.

On ne peut, en apparences, que se féliciter de ce que le capitalisme intègre le féminisme comme l’une des valeurs à défendre. Mais, en fait, peut-être pas tant. Car de quoi parle ce «féminisme» de winneuse ? S’intéresse t-il une seconde aux femmes de ménage qui nettoient leurs bureaux et salles de réunion, deux ou trois heures avant que nos winners viennent discuter de la condition féminine dans notre société patriarcale ?

Ces femmes de ménage, qui doivent travailler la nuit afin que le ménage reste une tâche invisible, il est probable que nombre d’entre elles considèrent que l’émancipation passe par de meilleures conditions de travail et un salaire digne. Pas sûr que les féministes entrepreneuriales les rejoignent sur ce point. Celles-ci veulent la parité de revenus, afin de recevoir les mêmes sommes astronomiques que leurs pairs, mais elles sont d’accord avec ces derniers pour que tout le reste de la population gagne peanuts.

Être exploitée par une femme émancipée ou par un homme rétro, voilà les alternatives que ce genre de féminisme pose. L’écologie sans lutte de classe, c’est du jardinage. Le féminisme sans conscience de classe, c’est conforter l’exploitation, valeur cardinale du patriarcat.

Un carnet d’adresse étoffé au tribunal du commerce

Romano, «juge consulaire». Curiosité française, les tribunaux de commerce sont pourvus de juges bénévoles, élus par un petit collège. La fonction ne rapporte rien en terme d’argent, au contraire il s’agit d’une activité pro-bono, gratis. Mais c’est l’assurance d’être jugé, au tribunal de commerce, par des alliés de classe, des personnes éloignées du besoin et connaisseuses des affaires. De plus, le statut de juge permet d’élargir son carnet d’adresses et bien connaître les postes clefs au cœur de la finance, le commerce et le fisc. Une activité qui n’est finalement pas si gratuite et désintéressée que ce que Romano voudrait faire croire.

«Business angel» et immobilier pas si angélique

Depuis quelques années, si vous souhaitez apparaître comme un «bon capitaliste», l’idéal est d’investir dans les start-up, ce qui vous ouvre la voie à la dénomination convoitée de business angel, la version actuelle du mythe d’un capitalisme comme source d’innovation par le risque. En effet, le business angel risque une partie de ses fonds dans des entreprises sans rentabilité immédiate (le propre de la start-up). À les en croire, ce serait des gens sympas et enthousiastes qui acceptent de perdre de l’argent pour voir des jeunes réaliser leurs rêves. Peut-être mais c’est surtout une excellente manière de se façonner une image avantageuse.

En l’occurrence, si madame Romano investit dans des start-up, ce n’est certainement pas le cœur de son «empire». Son vrai business se trouve dans l’immobilier. Parmi les start-up complaisamment citées dans le portrait paru dans Marie Claire, noyée au milieu de certaines dédiées à la promotion du sport féminin, il en est une qui trouve des garants pour les locataires.

Autrement dit, si vous n’êtes pas d’une famille aisée qui peut se porter garant, donc si vous êtes plutôt pauvre, et bien la start-up vous «offre» cette garantie. Offre non gratuite, cela va de soi. Pour un loyer de moins de 1000€ entre deux, vous paierez près de 500€ par an à l’entreprise Garantme. C’est pas comme retirer les APL aux étudiants les plus pauvres, mais c’est un peu le même esprit.

Essoré les plus pauvres par les deux bouts

On pourrait se dire que Ganrantme résout un problème que nous sommes toujours plus à rencontrer. Donc merci Garantme. Sauf que si nous parvenons de moins en moins à trouver des garants pour des logements toujours plus minables, c’est principalement à cause de la spéculation sur le logement dans les grandes villes. Soit la spécialité de Mylène Romano.

D’un côté, ses entreprises immobilières participent (avec de nombreuses autres) à l’augmentation constante des prix des loyers et aux exigences toujours plus délirantes des agences immobilières sur la solvabilité des locataires. De l’autre, elle «offre» une solution pour résoudre le problème créé. Dans les deux cas, ce sont les locataires les plus pauvres qui payent l’addition facturée par notre généreuse «business angel».

Quand féminisme et start-up recyclent le capitalisme le plus rance

Le capitalisme au féminin ne se distingue guère de son double mâle, du moins dans sa recherche effrénée de profit et d’évitement de l’impôt. Sur ce dernier point, il y a beaucoup à dire sur son secteur d’activité. L’immobilier est truffé de niches fiscales que les petits malins de «l’optimisation» investissent joyeusement.

L’État facilite cette évasion massive, qui se traduit par une dégradation constante des service publiques depuis plus de trente ans. Cette «optimisation» défendue bec et ongle par Macron favorise aussi l’accroissement vertigineux des inégalités sociales.

L’arnaque de l’optimisation pour défendre l’évasion

L’immobilier est un secteur favorable aux montages financiers complexes, permettant in fine d’échapper au fisc. Récemment, le Parquet National Financier épinglait Adrien Labi, discret sujet de sa Majesté qui évoluait dans ce secteur. La justice saisissait près d’un demi-milliard (461 millions) de ses actifs afin de «garantir le paiement d’une éventuelle amende et la régularisation de sa situation fiscale»

Pour se donner une idée des ordres de grandeurs, la fraude aux prestations sociales en 2022 est évalué à 351 millions par le gouvernement. Autrement dit, un seul fraudeur supposé au fisc, à travers un complexe montage immobilier-financier, vole une somme plus importante que des dizaines de milliers de personnes.

Nouvelles classes bourgeoises, le paradis fiscal comme valeur

On nous aura rarement autant bassiné sur les histoires de transfuges de classe. Il s’agissait peut-être au départ de critiquer, ou complexifier, le sur-déterminisme (une pensée qui enferme les personnes à n’agir que, et uniquement, en fonction de leurs classes sociales), mais le récit est devenu une tarte à la crème qui revitalise le mythe de la méritocratie.

On s’en souvient, Mylène Romano est issue d’une famille modeste, selon le portrait de Marie Claire. Elle et son frère semblent s’être très bien adaptés aux valeurs des classes supérieures intégrées ces dernières décennies. En effet, son frère a rejoint la longue liste des personnes ayant une entreprise enregistrée au Panama dans le cabinet Fonseca. Il fut un temps où il fallait intégrer le Rotary Club pour dire qu’on «en faisait partie», aujourd’hui une fausse entreprise enregistrée dans un cabinet spécialisé dans l’évasion fiscale y suffit. Chaque classe sociale a ses signes de reconnaissance sociale qui portent ses valeurs fondamentales.

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