France Inter : la grande purge


«Les Français n’ont jamais été aussi nombreux à écouter France Inter. 7.180.000 auditeurs chaque jour… c’est tout simplement un record absolu en radio ces vingt dernières années» se félicitait le site de Radio France au mois d’avril 2024.


Un micro de France Inter

Cette audience de masse dépasse en effet largement celles de Cnews ou l’émission de Cyril Hanouna, qui empoisonnent pourtant l’actualité politique en imposant quotidiennement des sujets islamophobes et réactionnaires, souvent repris par les autres chaînes de télé et par la classe politique.

Ce succès de France Inter est en partie dû à l’extrême droitisation des médias. Alors que l’écrasante majorité des grandes chaînes d’information est possédée par des milliardaires d’extrême droite, et que l’empire Bolloré étend son emprise sur la presse et l’édition, les français sont de plus en plus nombreux à se «réfugier» chez France Inter, ou règne encore une certaine liberté de ton et où l’on trouve encore quelques voix, de moins en moins nombreuses, qui ne servent pas totalement la soupe du pouvoir.

On aurait pu se dire qu’avec un succès aussi insolent, la direction de France Inter allait valoriser ses contenus à succès, ceux qui se démarquent des autres médias. Mais non, elle a décidé de faire tout l’inverse, en détruisant ce qui marche le mieux, ce qui fait le plus d’audience.

On nous a répété pendant des années que la présence de Zemmour sur France 2 était là «pour faire de l’audimat», que ce n’était «pas un choix politique». Gros mensonge : si ce qui «fait de l’audimat» était mis en avant, alors il y aurait beaucoup plus d’humoristes se moquant du gouvernement ou de propos anticapitalistes dans les médias. Mais passons.

Par exemple, l’émission satirique «Si tu écoute j’annule tout», plus tard renommée «Par Jupiter», animée par Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice, existait depuis 2014 sur France Inter. Diffusée tous les jours et se moquant régulièrement des dirigeants à une heure de grande écoute, elle avait atteint, en 2022, la meilleure audience de la station avec 1,3 million d’auditeurs en moyenne. Et devinez ce qu’a fait la direction ? Elle a tué l’émission. À présent, elle n’existe que sous un format rabougri et beaucoup moins corrosif, seulement le dimanche soir. Et même sous ce micro-format, elle est menacée, puisque son humoriste phare, Guillaume Meurice, vient d’être suspendu pour avoir plaisanté sur Netanyahou.

Mais ce n’est pas tout. En réalité, c’est une immense purge de la radio publique qui est en cours.

L’émission quotidienne «La Terre au carré», qui parle d’écologie et d’environnement en début d’après-midi, riposte aux discours climato-sceptiques et donne de l’audience à différentes causes écologistes est supprimée. Elle n’était pourtant pas très virulente, mais très écoutée. C’était l’une des rares émissions nationales et sérieuses sur ce sujet. La direction de France Inter annonce «faire évoluer le format de l’émission et lui donner une autre narration». La co-productrice de l’émission, Camille Crosnier, qui animait une chronique dénonçant régulièrement les grandes multinationales et les décideurs politiques qui nuisent à l’écosystème, est virée. Elle explique sobrement : «cette décision ne procède pas de ma volonté».

Un autre format nommé «Des vies françaises», qui dresse le portrait de «héros» ordinaires méconnus, par exemple d’anciens résistants antifascistes, des parcours d’exilés, des militantes associatives, des personnes sortant des normes, est supprimé. Une capsule hebdomadaire, «C’est bientôt demain», animé par un journaliste historique de la radio, Antoine Chao, et qui traite de l’actualité des luttes et mobilisations environnementales et sociales, va lui aussi disparaître cette saison. Table rase sur le social et l’écologie.

Enfin, l’émission littéraire «La Librairie francophone» d’Emmanuel Khérad, qui permettait chaque samedi de réunir des auteurs et des libraires de différents pays francophones autour de nouveaux ouvrages, est supprimée. C’est pourtant l’émission littéraire la plus suivie de France.

En clair : toujours moins de satire, toujours moins d’émissions sur le terrain, qui montrent la réalité sociale du pays, toujours moins de paroles indépendantes et de culture, et toujours plus d’experts et d’éditorialistes qui «commentent» l’actualité avec un point de vue macroniste. Comme sur BFM. Une reporter explique à Mediapart : «Tout ce qui porte la marque du reportage est menacé. Le reportage a le défaut de coller à la réalité et n’est pas dogmatique. Il donne à voir un pays fracturé, qui va mal et s’appauvrit».

En revanche, on ne s’inquiète pas pour les émissions de Léa Salamé, compagne de Glucksmann, qui accueille les grands patrons avec de grands sourires et aboie sur le moindre invité de gauche, ni pour les nouvelles émissions nulles sur la «sexologie», qui elles, devraient rester… La direction est en train de suicider la radio.

La situation pourrait même s’aggraver, puisque la réforme de l’audiovisuel public, qui prévoit de rapprocher Radio France et France Télévisions, sera discutée au mois de mai. Sachant que la Macroniste hardcore Aurore Bergé est dans le conseil d’administration de France télévision.

Cette purge avait commencé en 2014, quand l’émission de Daniel Mermet, «Là bas si j’y suis», avait été déprogrammée. Cette émission quotidienne donnait depuis 1989 la parole à des auditeurs et auditrices et couvrait les luttes sociales, allait sur le terrain, diffusait des propos contre le capitalisme et le colonialisme, n’hésitant pas à dénoncer le gouvernement. L’un de ses reporters était… François Ruffin. Une autre époque où il n’était pas interdit d’être de gauche. Impensable aujourd’hui, alors que l’extrême droite a imposé son hégémonie partout. La chute en quelques années de la pluralité médiatique est vertigineuse.

Ces derniers jours, la nouvelle direction a montré l’ampleur de sa lâcheté et de sa connivence avec l’extrême droite. Alors qu’une ancienne journaliste de la radio, Nassira El Moaddem, subissait une campagne diffamatoire raciste lancée par Cnews, France Inter s’est désolidarisée dans un communiqué, disant «nous avons bien reçu vos messages [réclamant le licenciement de la journaliste] et nous les comprenons» et précisant qu’elle «n’est pas, à ce jour, salariée de l’antenne ou de Radio France».

Le message envoyé est gravissime. Au lieu de défendre une journaliste face à l’extrême droite au nom de la liberté de la presse, Radio France la lâchait aux chiens. Maintenant, les fascistes savent qu’ils peuvent lancer des campagnes pour briser qui bon leur semble. France Inter a discrètement modifié son communiqué depuis, mais le mal est fait.

Qui est derrière cette purge violente et ce recadrage politique ? D’abord Sibyle Veil, une énarque et copine de promotion de Macron, qui a été nommée à la tête de Radio France. Ensuite, la nouvelle cheffe de France Inter se nomme Adèle Van Reeth, en couple avec Raphaël Enthoven, faux philosophe et vrai propagandiste macroniste, dévoré par la haine de la gauche et violemment pro-israélien, qui avait dit en 2022 qu’il préférerait voter Le Pen que Mélenchon. Depuis l’arrivée de Van Reeth à France Inter, le nombre d’invités d’extrême droite a explosé et des émissions trop critiques à l’égard du pouvoir ont été évincées. Bref, la direction de la radio publique est désormais 100% macroniste, fréquente le même monde, vient du même milieu que les millionnaires au pouvoir.

Ce qui se joue à France Inter est un symptôme. Plus aucune parole dissidente n’est tolérée : les manifestations sont réprimées dans le sang, le plus grand mouvement de gauche, pourtant sobrement social-démocrate, la France Insoumise, est traité d’antisémite et inquiété pour «apologie du terrorisme», les médias indépendants sont menacés. Peu à peu, la dictature s’installe tranquillement, à pas feutrés. Et l’extrême droite bénéficie, elle, de plusieurs radios et télévisions nationales. Le spectre médiatique autorisé n’ira bientôt plus que de Macron à Zemmour.

Six syndicats de Radio France ont déposé ce soir un préavis de grève pour le 12 mai afin de «défendre la liberté d’expression». On leur souhaite de faire trembler la nouvelle direction et de parvenir à stopper la purge en cours.


Mais en parallèle, financer, partager, soutenir les médias indépendants comme Contre Attaque et bien d’autres, est plus vital que jamais pour notre camp social. L’horizon se rétrécit.


Faire un don à Contre Attaque pour financer nos articles en accès libre.

5 réflexions au sujet de « France Inter : la grande purge »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *