Au cœur d’un des écosystèmes les plus riches de notre planète, en Guyane, une bombe à retardement écocidaire est en route près d’un barrage hydroélectrique. «On est comme une exploitation forestière, la différence c’est que… On a une méthode atypique» prétendent ses promoteurs, liés à la famille Mulliez. Explications.

L’entreprise Triton, un massacre annoncé
Le territoire de Petit-Saut, situé en Guyane, est avant-tout une vaste zone forestière d’une biodiversité merveilleuse, au cœur de la forêt amazonienne, et où vivent entre autres des toucans, des aras, et plusieurs dizaines de milliers d’autres espèces. Dans les années 1990, la construction d’un barrage hydroélectrique d’EDF a englouti 365 kilomètres carrés de forêt vierge, formant par conséquent un gigantesque lac artificiel en amont de l’édifice. L’électricité qui y est produite représente aujourd’hui entre 50% et 70% de l’ensemble de la consommation guyanaise.
Le projet porté par la firme Triton, filiale de la famille multimilliardaire Mulliez, est encore en phase de test. Il a pour objectif de découper, scier et revendre ces énormes quantités de bois immergés, infligeant une seconde balafre à une forêt déjà surexploitée. Le procédé, une fois à plein régime, permettrait l’extraction du bois grâce à de gigantesques machines installées sur des barques et pouvant plonger jusqu’à 24 mètres de profondeur. Les chiffres évoqués par les scientifiques s’élèvent à 21.000 hectares de surface immergée à déboiser, soit les deux tiers de l’étendue du lac. L’étude d’impact, obligatoire pour ce type de projet, n’a étudié que 0,2% de la zone concernée, avant de conclure «qu’aucune autorisation environnementale n’était nécessaire», avec la bénédiction du préfet.
Négligence d’État
Petit-Saut comporte une faune singulière et particulièrement riche, à tel point qu’il est difficile pour les scientifique de chiffrer précisément le nombre d’espèces animales vivant sur site. Il est estimé a minima à «des dizaines de milliers». Dans l’étude d’impact précédemment citée, 95% des espèces protégées d’oiseaux ont été oubliées, tandis que 70% des catiches – les trous servant d’habitat aux loutres géantes – n’ont pas été «détectées». Un chiffre évocateur : 10% de la population mondiale de ces mêmes loutres, classées en danger d’extinction par l’UICN – Union internationale pour la conservation de la nature – y a élu domicile. Tout comme 128 espèces aviaires elles aussi protégées.
D’après les responsables du projet, les engins ne raseront pas l’intégralité de la forêt immergée, puisque «seuls les troncs de 20 centimètre ou plus sont intéressants». La déclaration apparaît presque ironique, il est en effet difficile d’imaginer des troncs plus petits dans une forêt vierge comme l’Amazonie, qui compte des arbres quadricentenaires hauts de 25 étages. Cet écosystème singulier, déjà bouleversé une fois par l’Homme, voit aujourd’hui par exemple cohabiter des espèces aviaires attirées par les cimes émergées, tout comme des poissons séduits par la riche biodiversité marine résultant de la lente décomposition des arbres. Un nouvel équilibre s’est créé, et il est aujourd’hui à nouveau menacé par les activités humaines.
Toujours selon l’entreprise, l’exploitation ne doit pas s’approcher à moins de 500 mètres – ce qui est dérisoire – des berges qui abritent des espèces protégées, mais le contraire a été documenté puisque des coupes ont été effectuées a proximité immédiate de sites de nidification d’oiseaux menacés et de lieux de vie des loutres géantes. En avril 2025, Triton a présenté de nouveaux plans d’exploitation impliquant la destruction de nichoirs d’espèces protégées, qui n’auraient pas été «détectés» par l’entreprise.
L’entreprise assure qu’une grande partie est destiné au bois d’œuvre, c’est-à-dire un usage «noble» destiné à la fabrication ou à la construction. Après s’être penché·es sur la question, des activistes révèlent que le projet conduira à l’incinération de 92% des quantités de bois primaire scié, particulièrement émetteur de dioxyde de carbone. Les bilans carbones réalisés sur l’industrie de l’énergie biomasse, dite «verte et renouvelable» car elle est produite à partie de matière organique, ont conclu à des émissions encore plus conséquentes que pour le fioul et le charbon.
Des associations et militants sur le front
En mars 2025, deux associations ont intenté un recours en justice en alertant le procureur de la République, permettant l’arrêt immédiat de l’activité. Malgré ce premier camouflet et les alertes des militant·es, l’exploitation a continué. En réponse à la destruction de deux des nids les plus importants de la zone en août 2025, une enquête pénale a été déclenchée et est encore en cours. Toutes ces destructions avaient pourtant été dénoncées dès 2019 par l’Office français de la biodiversité lors d’études réalisées avant exploitation, puis une nouvelle fois en 2023.
La préfecture, parfaitement au courant des alertes des expert·es et des associations de défense de l’environnement, a fait le choix de laisser faire l’industrie. En réaction, deux associations ont déposé une requête au tribunal administratif pour demander que le projet Triton «soit mis en demeure de déposer une demande d’autorisation environnementale et une demande de dérogation à la perturbation d’espèces protégées, ainsi que d’ordonner une suspension des activités en l’attente de l’obtention de ces autorisations».
Et maintenant, que faire ?
À l’heure actuelle, il y a deux plaintes et deux actions en justice qui sont en cours. Un rapport sur l’état des cours d’eau, venant d’élu·es, a été déposé. Il alerte sur les conséquences «pour la biodiversité, l’écotourisme, l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre» d’un tel projet, et dénonce l’erreur «de prétendre a une énergie renouvelable lorsque l’on brûle du bois mort».
Triton est une entreprise française exploitant un territoire colonisé et régi en principe par des normes européennes, dans un territoire situé à l’autre bout du monde. Déjà dérisoires en Europe, ces normes sont difficilement applicables sur une faune et une flore plus complexe qu’en métropole et abîmée par trois siècles d’exploitation. La Guyane est aussi victime de l’abrogation récente de la loi Hulot, qui avait mis fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire français, y compris outre-Mer. Depuis cette abrogation, le débat sur les exploitations pétrolière en Guyane a été relancé.
Cette exploitation des ressources est en adéquation avec le retour en force de l’impérialisme des nations occidentales et dans la droite ligne du néocolonialisme à la française.
Angela Davis disait que «pour détruire les racines du racisme il faut renverser tout le système capitaliste». Cela fait encore sens. Le capitalisme rase et détruit tout sur son passage au nom du sacro-saint profit.
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