«Friend.com» : «IA de compagnie» et auto-surveillance de masse nouée autour du cou


Après le remplacement de travailleurs par des robots, des colliers de «soutien émotionnel» par IA pour remplacer les amitiés humaines : les Nerds de l’Apocalypse font la guerre à nos liens affectifs


Des colliers de «soutien émotionnel» par IA pour remplacer les amitiés humaines : les Nerds de l’Apocalypse font la guerre à nos liens affectifs

Une nouvelle campagne marketing complètement glauque est visible depuis fin janvier dans le métro parisien, pourtant déjà largement saturé de panneaux publicitaires en tout genre. Le visuel est épuré : on y voit un mystérieux pendentif sur fond blanc, et le slogan : «Je ne laisserai jamais de vaisselle dans l’évier». Il faut comprendre : au moins, un ami virtuel est moins salissant qu’un humain invité à dîner chez soi.

Derrière ces affiches, une entreprise états-unienne nommée «friend.com» essaye de vendre une «IA de compagnie». Elle a été visée par une polémique après une campagne similaire à New York, provoquant une levée de boucliers des associations éthiques et de passants qui avaient organisé une contre-campagne d’arrachages et de griffonnage des publicités, diffusée sur les réseaux sociaux. L’un des slogans était : «L’IA n’est pas votre amie».

L’offre est alléchante. L’entreprise «friend.com» cherche promouvoir son nouveau joujou boosté à l’IA, un collier dit «de compagnie» agrémenté d’un agent conversationnel disponible à toute heure et en tous lieux. L’homme derrière le produit s’appelle Avi Schiffman, un jeune nerd diplômé d’Harvard qui dit avoir refusé une proposition de 8 millions de dollars lorsqu’il était lycéen pour un site internet sur le suivi de l’évolution du Covid-19.

Pensé comme un collier faisant figure «d’ami» numérique et tourné vers le soutien émotionnel pour la modique somme de 95 dollars, le ton est pourtant donné avec une simple visite du site internet de la marque. «Always listenning» : toujours à l’écoute. Derrière un slogan imaginé pour sembler rassurant, la vocation du collier comme outil de surveillance de masse est annoncée.

Il ne faut pas le nier, la solitude et les pathologies qui l’accompagnent – dépression, addictions, troubles anxieux – constituent un problème de société réel et très actuel, frappant de plein fouet la jeunesse. Pour l’année 2025 en France, l’association «les Petits Frères des pauvres» faisait état de 750.000 personnes en situation de mort sociale, en augmentation de 150% sur 8 ans. Cette situation dramatique a pourtant des responsables. Tandis que l’État démantèle méthodiquement les lieux de rencontre et de solidarité tout en réprimant les espaces festifs et collectifs comme les Free Parties, les industriels, main dans la main avec les élu·es, s’emploient parallèlement à faire de l’espace public un lieu d’échange, non pas entre personnes, mais pour des biens et des services toujours plus excluants et anti-pauvres. Tout doit être consommable et contrôlable, plus de place à la flânerie, à l’inattendu, à la rencontre, à l’échange.

C’est donc un cercle vicieux : le capitalisme organise la solitude et l’atomisation tout en proposant des outils artificiels pour y remédier. Ce collier de «soutien émotionnel» ultra-technologique cherche donc à répondre à une problématique elle-même causée par la destruction organisée des tissus sociaux. Aux États-Unis comme ailleurs, les Nerds de l’Apocalypse partent en croisade pour imposer leur dystopie.C’est pour «notre bien», dans un contexte global d’explosion des troubles anxieux, que des petits génies de l’IA nous vendent de quoi pallier à nos manques affectifs et émotionnels à travers l’usage de robots. Un futur aliénant pour leur plus grand profit.

En octobre 2025, Amazon organisait déjà «le premier licenciement de masse provoqué par l’IA» concernant 30.000 employé·es, soit le plan de licenciement le plus important de la multinationale. Cette vague de destruction d’emplois a visé 10% des «fonctions support», c’est-à-dire les employés en cols blancs, ceux qui sont dans les bureaux de l’entreprise, devant des ordinateurs. Amazon en compte 350.000. Dans une lettre datant de juin, le PDG d’Amazon expliquait aux employés que l’IA va conduire l’entreprise «à réduire le nombre total des effectif» dans les années à venir. Un autre document révélé en octobre explique que la firme compte automatiser jusqu’à 75% de ses opérations.

Au même moment, aux USA, une publicité qui semblait sortir d’un film de science-fiction s’affichait partout, le long des routes, dans les arrêts de bus, à l’intérieur des transports en communs… Elle proclamait, s’adressant aux patrons : «Arrêtez d’embaucher des humains. L’ère des employés IA est arrivée». Cette campagne publicitaire agressive était diffusée par une entreprise basée à San Francisco et nommée «Artisan». Notez l’ironie d’un tel nom. La firme n’allait pas par quatre chemins : «Cessez d’embaucher des humains pour des tâches que l’IA peut faire mieux. Engagez Ava comme votre représentante commerciale IA».

Après avoir constaté la réussite du confinement de masse durant le Covid, et de la séparation totale des corps, les multinationales du numérique nous proposent désormais un monde sans humains : travailleurs remplacés par des robots, amis remplacés par des IA. Un monde transformé en désert affectif, où plus personne ne se supporte, où l’atomisation est totale. Et où plus aucun horizon collectif n’est possible.

Les libertariens et des seigneurs de la tech l’expliquent clairement. L’un de leurs représentants en France se nomme Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo, transhumaniste et technophile, chroniqueur médiatique et proche d’Emmanuel Macron. Dès 2019, il faisait un discours devant des polytechniciens qui résumait la vision du monde de ces gens : «Vous allez vivre un âge d’or… vous, les dieux, qui maîtriserez et managerez les technologies, créerez un gap vis-à-vis des inutiles… et les gilets jaunes sont la première manifestation de ce gap intellectuel insupportable».

La hiérarchie est claire : d’un côté, les nouveaux dieux, les ingénieurs et les grands patrons qui maîtrisent la technologie, et de l’autre, les humains inutiles, obsolètes, qui auront été remplacés par des flux de données et qui survivront dans un état de non-vie, chez eux, en «distanciel», biberonnés à Netflix, nourris à domicile par Uber Eats et écoutés par un ami numérique pour ne pas se suicider.

Jusqu’ici essentiellement concentrées sur les innovations liées à l’augmentation de la productivité, les produits tels que celui proposé par Avi Schiffman montrent que l’IA par à l’assaut de tous les pans de nos vies. Colliers, robots éducatifs pour enfants ou encore poupées sexuelles animées, l’Intelligence Artificielle s’invite déjà largement dans nos foyers.

Jeter à la poubelle les cadeaux empoisonnés des seigneurs de la tech ne peut constituer la seule réponse politique à nos souffrances. Pour faire face à la l’érosion des liens qui nous unissent, à la solitude et à BIG BROTHER, il faut opposer les lieux, les associations et les organisations qui nous permettent de faire subsister notre puissance collective.

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