Insolite : un député EELV regrette d’avoir fait la minute de silence pour un néo-nazi


«J’ai manqué de lucidité», «les groupes de gauche, sans doute tétanisés par la situation ont donné leur accord» : les coulisses d’un naufrage politique


Charles Fournier à l'Assemblée : le député écolo regrette sa participation à l'hommage rendu à Quentin Deranque.

Le texte publié par le député écologiste Charles Fournier est triplement intéressant. D’abord parce qu’il reconnaît son erreur et s’excuse. Un fait rare dans la classe politique. Ensuite, parce qu’il raconte le coup de pression des macronistes et de l’extrême droite pour imposer un hommage à un néo-nazi. Enfin, parce qu’il montre avec clarté comment le fascisme a pu s’imposer au siècle dernier : par la lâcheté et la sidération de la gauche. Ici, il a suffit d’une bagarre qui finit mal et d’une intox médiatique pour que la totalité des députés rendent hommage à un fasciste, pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale.

Charles Fournier est député d’Indre-et-Loire, engagé chez Europe écologie les Verts. Il appartient à la gauche gentille, pleine de bonnes intention, celle qui représente les classes moyennes progressistes et qui défend l’économie sociale et solidaire. Cette gauche sympa et probablement de bonne foi n’est pas armée culturellement pour la période actuelle, faite de coups bas et de coups de force, de violence fasciste, d’intox et de militarisme. Elle n’est pas prête pour une époque qui demande du sang froid et une solide boussole historique. Charles Fournier explique dans son texte qu’il s’excuse auprès des personnes qu’il a «choqué» en participant à la minute de silence pour Quentin Deranque. On devine que ses administrés, et peut-être ses proches, ont dû lui faire des reproches.

Il écrit : «Je le dis d’emblée, j’étais présent et je le regrette sincèrement aujourd’hui car je considère pour plusieurs raisons que cette minute était totalement déplacée et que j’ai manqué de lucidité à ce moment-là. Il y a bien sûr quelques explications mais elles ne retirent rien à mon regret».

Un manque de lucidité face à un choc et un mensonge d’État. Un égarement face à une déflagration destinée à manipuler l’opinion. C’est désormais une arme classique des gouvernants : utiliser un moment de sidération pour faire avancer leur agenda politique : l’état d’urgence, le confinement, la guerre… Dans ce genre de choc, trop rares sont ceux qui ne cèdent pas à la pression.

Charles Fournier explique que la macroniste Yaël Braun-Pivet «a formulé cette proposition» de minute de silence «suite à une demande d’Eric Ciotti. Les groupes de gauche, sans doute tétanisés par la situation et d’ores et déjà mis au banc des accusés pour la France Insoumise, ont donné leur accord».

Pour se justifier, il souligne : «Il faut se rappeler que cela se passe avant de disposer de quelconques informations précises». Mais c’est exactement ce qu’on peut reprocher aux élus de gauche : de s’être couchés face aux mensonges médiatiques sans même s’informer ! Si nous étions taquins, nous conseillerions à ce député de lire Contre Attaque, qui démontait déjà le narratif dominant.

Il décrit l’état d’esprit des élus de gauche, terrifiés : «Les accusations constantes de complaisance, voire de complicité, ont sans nul doute entraîné l’acceptation, même à contre-cœur, de cette minute de silence. Sans surprise, l’extrême-droite, la droite et les macronistes ont donné accord sans sourciller». Cela veut dire que la gauche est d’une grande faiblesse morale, et qu’il suffit de la diffamer pour qu’elle cède au pire. Charles Fournier le reconnaît lui même : «L’ensemble du groupe était mal à l’aise mais nous n’avons pas remis en cause cette décision». Pour autant, il ne se défausse pas : «J’aurais dû rester à l’extérieur et n’entrer qu’après».

«Mais surtout, maintenant que nous en savons plus sur les faits et sur le profil de Quentin D., qui n’était pas seulement nationaliste mais aussi engagé dans des groupes violents et néofascistes et que la thèse du guet-apens mené par des militants d’extrême-gauche a été largement remise en cause, l’histoire n’est pas la même». Cet aveu est terrible. Si demain, un autre choc politique bien plus grand amenait, par exemple, les élus à voter les pleins pouvoirs à un militaire d’extrême droite parce que la nation est «menacée» : les écologistes et les Insoumis se jetteraient-ils dans le piège ? Et si, au nom de l’antiterrorisme, des arrestations massives d’opposants étaient lancées, les députés de gauche regarderaient-ils ailleurs parce qu’ils «mal à l’aise» ?

Charles Founier dénonce enfin un «usage des minutes de silence devenu non seulement confus mais aussi objet d’instrumentalisation», et rappelle que «ces hommages nous sont fréquemment refusés lorsque nous en faisons la demande. Ils sont acceptés quand d’autres les demandent, avec malheureusement une coloration politique problématique». Il semble découvrir l’alliance entre les macronistes et l’extrême droite. Il confesse à nouveau «Je sais que dans mon groupe, ces regrets sont largement partagés». C’est un bon début, et on peut espérer que tous les autres députés de gauche qui se sont prêtés à ce naufrage politique collectif feront de même. Mais surtout, que cela servira de leçon.

Car ces excuses arrivent bien tard. Et surtout, elles n’ont servi à rien : le siège d’Europe Écologie à Lyon a subit une alerte à la bombe il y a quelques jours. Un message menaçant disant : «Je vais tuer tous les crouilles, gauchistes et autres nègres, je fais tout sauter à 16 heures et vous mourrez tous, Vous allez le payer au centuple d’avoir assassiné Quentin. On va vous faire la misère en 2027».

Ce qui signifie que la lâcheté ne paie pas. Obéir aux injonctions de la droite à la «respectabilité» et à la «désolidarisation» n’épargne même pas ceux qui ont cédé. Il n’y a qu’un seul gagnant dans ce cas : l’extrême droite la plus radicale. En dernière instance, quand les fascistes gagnent, ils éliminent aussi la gauche qui a «dénoncé» et joué le jeu. L’histoire l’a montré.

En février 1933, en pleine campagne électorale en Allemagne, le Reichstag est incendié par un jeune militant d’extrême gauche, Marinus van der Lubbe. Adolf Hitler vient d’être nommé chancelier : cet incendie est un acte anti-nazi, dans un pays qui vit déjà sous le joug de la terreur d’extrême droite depuis des années. Immédiatement, un décret suspend les libertés civiles et politiques en Allemagne. La campagne électorale, qui se termine dans une situation de dictature et de propagande, voit le NSDAP gagner la majorité des sièges.

Et la gauche ? Elle est tétanisée et ne réagit pas. Les nazis accusent immédiatement les communistes d’être responsables de l’incendie, ce qui est faux. Mais plutôt que de contre-attaquer, le Parti Communiste Allemand dénonce avec une extrême virulence l’incendie et se désolidarise au maximum de Van der Lubbe. Les communistes accusent les nazis de complot, ils traitent aussi Van der Lubbe de «déséquilibré», et cèdent ainsi au narratif d’extrême droite : il faudrait être fou pour résister. Ainsi, plutôt que d’assumer ce geste de résistance et déclencher une riposte d’ampleur, ils s’en démarquent. Plutôt que de soutenir le premier geste contre la dictature, ils le dénoncent.

Résultat ? Van der Lubbe est décapité. Et le Parti Communiste est tout de même démantelé. Après l’incendie, des milliers de cadres sont arrêtés par les SA. En mars, ses membres traqués, battus à morts ou mis en camp de concentration. Le plus grand parti de gauche d’Europe, celui qui devait être un rempart, s’effondre quasiment sans combattre, en quelques jours, au moment où la résistance était vitale. Plutôt que de lancer une résistance de masse tant qu’il était temps, il a préféré chercher à prouver à l’opinion allemande qu’il était respectable. Et il en est mort, livrant le pays puis le monde à la barbarie.

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